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Belawhar o Būdāsaf : transfert d’un conte philosophique bouddhique à l’Orient musulman et chrétien

Par Florence Somer
Publié le 17/03/2022 • modifié le 17/03/2022 • Durée de lecture : 5 minutes

Le voyage de Belawhar et de Bouddha

Le roman Belawhar o Būdāsaf n’est pas une traduction directe d’un quelconque ouvrage bouddhique indien, mais une compilation syncrétique construite autour des épisodes de la vie légendaire de Bouddha issus d’ouvrages tels que le Buddhacarita (Carrière du Bouddha, entre le 1er et le 2ème siècle de notre ère) l’Aśvaghoṣa, le Lalitavistara (un texte précoce du Mahāyāna), le Mahāvastu (du canon des Mahāsaṅgikas) et les contes palis du Jātaka, augmenté d’une littérature de provenance étrangère, dont la parabole du semeur du Nouveau Testament.

S’il est avéré que dans la tradition authentique, le Bouddha n’avait pas de maître, toutefois, le prédicateur ascétique Bilawhar figure à l’état embryonnaire dans le quatrième présage, où le futur Bouddha rencontre à Kapilavastu celui qui est devenu un vagabond dans le but de gagner la maîtrise de soi, le calme et la libération totale. Les premiers indices de la transmission de l’histoire vers le Moyen-Orient puis l’Occident sont fournis par des textes sogdiens bouddhistes d’Asie centrale, où le mot Bodhisattva est abrégé sous la forme de Bodisaf, et par les fragments manichéens retrouvés à Turfan dans le Turkestan chinois. Le nom de Iosaph est une forme arabisée corrompue de bodhisattva, dans laquelle le b initial a été mal lu en y. La forme est similaire à la forme manichéenne Bwdysf, dont elle dérive probablement. Le fait que des fragments du conte aient été préservés dans des textes manichéens en ouïgour, en parthe et en persan dans l’écriture manichéenne de Turfan prouve que ce sont les Manichéens qui ont transmis ce conte indien et permis son voyage [1]. Du moyen-perse manichéen, le récit a ensuite été traduit en persan ; faute de connaissance historique exacte de la transmission, le texte a été attribué à Rūdakī (859-941) ou à son école. Ces indications, pointant vers un environnement centrasiatique et une langue moyen-iranienne pour le développement précoce des romans de Belawhar o Būdāsaf sont étayées par l’inclusion de Yudasaf, avec Mani, Bardaysan, Mazdak et d’autres, dans une liste de faux prophètes condamnés dans le traité de ʿAbd al-Ḳāhir b. Tahir al-Baghdādī (m.429/1037), Al-farḳ bayn al-firaḳ [2]. Des autorités telles que al-Bīrūnī [3] relient Budhasaf avec les Sabéens, qui étaient supposés l’identifier avec Enoch et Hermès Trimesgiste. Budhasaf était également présenté comme l’inventeur de l’alphabet iranien, à savoir le moyen-perse qui était source de questionnements et de mystères (voir de magie) pour les auteurs plus tardifs comme l’étaient les écritures égyptiennes.

La traduction en arabe date de l’époque ʿabbasside ainsi qu’un grand nombre d’ouvrages dont la traduction fut commanditée par les califes de la ville de Bagdad [4] qui, de par son caractère cosmopolite, regroupait un grand nombre de communautés parmi lesquelles se trouvaient les représentants de l’église manichéenne occidentale et un ensemble de savants traducteurs qui en étaient adeptes ou s’y intéressaient de près comme Ibn al-Moqaffaʿ, le traducteur du Kalila wa Demna (dont nous avons parlé dans un précédent article) et à qui la version arabe du Ketāb Belawhar wa Būḏāsaf est attribuée [5]. Cette traduction est aujourd’hui perdue, mais elle donna lieu à plusieurs autres versions arabes, parfois abrégées, et servit de base à une libre transcription en hébreu par Abraham b. Samuel ibn Ḥasdai, sous le titre « Livre du fils du roi et de l’ascète », puis une traduction en judéo-persan par Elisha ben Samuel, intitulée Šāhzāda wa ṣūfī, qui fut elle-même transcrite en géorgien au 9e siècle sous le titre de « Vie du bienheureux Iodasapʿ » : successivement, une seconde fois dans la même langue avec pour nom « La Sagesse de Balahvar ». La version grecque donnée par le moine athonite Saint Euthymius (955-1024) est augmentée de l’Apologie d’Aristide [6] (ce qui lui voudra d’être confondue avec elle par certains auteurs) et sera la source de toutes les versions chrétiennes ultérieures.

Extrêmement populaire, le texte bouddhique christianisé, tout au long du Moyen Âge et jusqu’à la fin du 20ème siècle, a été presque universellement attribué à Saint Jean Damascène (vers 675-749). Le récit a gagné une faveur populaire en Allemagne grâce à la version épique de Rudolf von Ems (vers 1230) et en Scandinavie, au même siècle, grâce à la traduction en vieux norrois commandée par le roi Haakon Haakonsøn. Il a été utilisé dans la Légende dorée du dominicain Jacques de Voragine (fin du 13ème siècle) et dans les Gesta Romanorum et a ainsi acquis une grande popularité en Europe. Enfin, William Shakespeare lui a emprunté le Conte des coffres pour son Marchand de Venise.

L’histoire transculturelle

Demeuré longtemps sans descendance, Janaysaf un souverain païen de Sulabat (Kapilavastu) en Inde, est enfin père d’un fils né par des moyens miraculeux et qu’il nomme Yudasaf. Le roi nourrit pour son fils de grands desseins politiques, pourtant un astrologue prédit que la grandeur du prince ne sera pas de ce monde. Pour le préserver de la misère humaine et permettre son éducation royale, le roi enferme l’enfant dans une ville à part. En grandissant, Yudasaf s’inquiète de son cloisonnement et finit par arriver à s’échapper. En chemin, il se heurte à deux hommes infirmes et, plus tard, à un vieil homme décrépit qui le confrontent pour la première fois à la fragilité humaine et la mort. Le saint ermite Bilawhar de Sarandib (Ceylan) apparaît alors sous un déguisement et prêche à Yudasaf en paraboles, lui démontrant la vanité de l’existence humaine et la supériorité de la voie ascétique et le convaincant de rejeter la renommée et les richesses, les plaisirs de la table et de la boisson, les plaisirs sexuels et tous les plaisirs charnels. Ce vague théisme associé à une croyance en l’immortalité permet alors d’adapter les versions à un large ensemble de dogmes révélés par une figure prophétique, qu’ils soient zoroastriens [7], manichéens, islamiques, chrétiens entre autres.

Alors que Yudasaf est de retour au palais, le roi Janaysar, hostile à Bilawhar, s’oppose à la conversion de Yudasaf. Pourtant, malgré les efforts de l’astrologue Rakis et de l’ascète païen al-Bahwan pour le dissuader de donner du crédit à une telle doctrine, Janaysar est vaincu lors d’une joute oratoire sur la foi et est lui-même conquis. Yudasaf renonce définitivement à son domaine royal et s’embarque dans des voyages missionnaires qui l’emmènent finalement au Cachemire (Kusinara), où il confie l’avenir de sa religion à son disciple Ababid (Ananda) et s’éteint.

Version christianisée

La version grecque raconte l’histoire d’un roi indien qui apprend de ses astrologues que son fils Iosaph va se convertir au christianisme et, pour l’empêcher de voir la détresse et la misère de la vie humaine, l’enferme dans un palais. Le plan échoue cependant : le prince finit par rencontrer des malades, des aveugles et des vieillards et est témoin de la mort, ce qui l’amène à réfléchir à la vanité de la vie. Dieu lui envoie alors le pieux ermite Barlaam qui le convertit au christianisme, et, ignorant les supplications de son père qui tente en vain de le reconquérir, le prince renonce au trône, convertit son père et son peuple, et se retire comme ermite et accomplit, après sa mort et depuis l’Au-delà, de nombreux miracles.

Bibliographie :
Asmussen, J.P., Barlaam and Iosaph, EIr, s.v.
Asmussen, J.P., Der Manichäismus als Vermittler literarischen Gutes, Temenos 2, Helsinki, 1966, pp. 5ff.
De Blois, F., Burzōy’s voyage to India and the origin of the book of Kalīlah wa Dimnah, London : Royal Asiat-ic Society, 1990.
Henning W.B., Persian Poetical Manuscripts from the Time of Rūdakī, in A Locust’s Leg. Studies in Honour of S. H. Taqizadeh,ed. W. B. Henning and E. Yarshater, London, 1962, pp. 89ff.
Lang, D.M., Bilawhar wa-Yūdāsaf, EI2, s.v.
Lang, D.M., St. Euthymius the Georgian and the Barlaam and Ioasaph Romance, BSOAS 17/2,1955.
Lang, D.M., The Life of the Blessed Iodasaph : A New Oriental Christian Version of the Barlaam and Ioasaph Romance, Jerusalem, Greek Patriarchal Library : Georgian MS 140, BSOAS 20,1957.
Volk, R., From the Desert to the Holy Mountain : The Beneficial Story of Barlaam and Ioasaph, dans Cupane, C. et Krönung, B. : Brill’s Companions to the Byzantine World Vol.1 : Fictional Storytelling in the Medieval Eastern Mediterranean and Beyond, Leiden-Boston, Brill, 2016.

Publié le 17/03/2022


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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