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Astrologie sassanide : apports et héritages
Article publié le 28/06/2019

Par Florence Somer Gavage

Dans le monde sassanide comme dans celui des Grecs et des Indiens, des Chinois, des Syriaques et des Yéménites avec lequel il a communiqué, l’astronomie, l’art rationnel visant à observer le ballet céleste et y appliquer les formules mathématiques nécessaires à sa compréhension s’adjoint également une dimension interprétative nécessaire au sens de son exister : l’astrologie. L’héritage des connaissances grecques et indiennes n’est néanmoins pas suffisant pour comprendre le système astrologique sassanide dont l’originalité s’articule autour des conjonctions grandes, moyennes et petites de Saturne et Jupiter ainsi que les connaissances visant à la prédiction de la venue des prophètes, des religions et des dynasties au terme de 60 ans. Cette tradition du calcul sexagésimal nous indique un héritage direct de la Mésopotamie et la Babylonie ancienne à travers le lien parthe assimilé par les Sassanides dont il conviendra de resituer l’ampleur.

Chemins, rencontres, pollinisations croisées

Suivant le fil, développé dans de précédents articles, de la transmission des histoires et des savoirs de l’Orient à l’Occident et inversement, nous allons aborder l’histoire complexe et passionnante de la diffusion des savoirs astronomiques mais surtout astrologiques de la Mésopotamie vers l’Iran ancien puis le monde islamique et latin médiéval.

Les modèles mathématiques astronomiques et les croyances astrologiques dont les Iraniens firent usage pendant la période achéménide se sont développées en Mésopotamie ; les théories planétaires, lunaires et solaires babyloniennes furent appliquées au même titre que les théories des augures astraux. Cette application de la littérature astronomique et astrologique babylonienne a perduré pendant l’époque séleucide puis parthe et sa transmission à l’Inde est attestée vers la fin du Ve siècle ou au début du IVe siècle avant Jésus-Christ. On identifie la transmission du modèle de par l’application analogique qu’elle a généré dans les civilisations avec lesquelles les connections étaient hautement probable mais, de nouveau, les savants iraniens de l’antiquité n’ont pas indiqué les emprunts auxquels ils entendaient procéder.

Il n’existe cependant pas de preuve directe qui témoignerait de l’état d’avancement de l’astronomie iranienne durant cette période. Certains documents remontant à la période parthe révèlent la qualité des études perses consacrées à l’astronomie mathématique babylonienne ainsi qu’à l’apport indien dans ce domaine, ces derniers ayant commencé à être influents. Au IIIe siècle, les premiers souverains sassanides encouragent la traduction du grec et du sanscrit des ouvrages d’astronomie et d’astrologie en pahlavi. Parmi ces textes, il y avait notamment des traités d’astrologie de Dorotheus de Sidon, Vettius Valens ainsi que l’Almageste (Syntaxis mathematike) ou le Tétrabiblos de Claude Ptolémée. D’autres traditions ont également transmis et hérité des connaissances astronomiques et astrologiques, ainsi qu’en témoigne l’historien chinois Ssŭ-ma Chien (ca. 100 B.C.), qui parlent de présages planétaires et de l’organisation de la théorie astronomique développe sous les Han.

Les influences grecques, indiennes et babyloniennes sur les théories astrologiques sassanides ont déjà été largement démontrées. Par contre, nous restons relativement ignorant des interactions et des apports des autres civilisations à la science d’interprétation du langage des astres vu comme des divinités (1). Traditions venues des quatre points cardinaux depuis la position centrale de l’empire achéménide, séleucide, parthe puis sassanide.
Caractéristiques de l’astrologie sassanide

L’Empire sassanide hérite de la tradition astronomique et astrologique en vigueur depuis l’époque babylonienne, achéménide, séleucide et parthe et des modèles assimilés par ces civilisations.

L’astrologie sassanide emprunte aux Grecs le symbolisme des 7 planètes (deux luminaires, le Soleil et la Lune), les 12 signes du zodiaque et ses représentations, le système des triplicités ou encore la « sphère du dragon » qui deviendra le falak al-jawzahr des astronomes musulmans, le cercle décrit par les deux nœuds de l’orbite lunaire, c’est-à-dire les points d’intersection entre cette orbite et l’écliptique qui fait avec elle un angle d’environ 5 degrés.
Parmi les théories de Dorotheus de Sidon et qui ont été intégrées par l’astrologie sassanide, on trouve la doctrine des périodes planétaires (trine, quartile ou opposition), l’interprétation des horoscopes que l’on trouve cités par le disciple de Dorotheus dans son Kitāb al mawālid (2).

La position géographique particulière de l’Empire sassanide en a fait le réceptacle de traditions culturelles, religieuses, scientifiques, mythologiques et séculières qui se sont mêlées aux savoirs iraniens puis y ont été incorporés et remaniés dans un but syncrétique utilitaire. L’oikouménē sassanide, entre le monde occidental et extrême-oriental, passages des routes marchandes chinoises, sogdiennes et caucasienne mais aussi indiennes, arabes ou éthiopiennes, a été fertilisée de savoirs et d’idées qui ont tantôt emporté l’engouement, tantôt fait se soulever des murs protectionnistes devant des mouvements gnostiques ou trop éloignés de la doctrine zoroastrienne qui mettaient en péril le pouvoir de ses dirigeants. Néanmoins, ces velléités protectionnistes n’ont pas toujours empêché la circulation d’idées et de concept. Et la voracité des Sassanides pour toutes formes de sciences et de connaissance comme tactique de domination impérialiste depuis au moins le règne de Šahpur Ier, a conduit à d’étranges compromis avec la doctrine religieuse zoroastrienne. Les mouvements massifs de traduction et d’échanges d’idée qui eurent lieu à Gondišapur permirent de rassembler une somme de connaissances vertigineuse dans des domaines divers (suite à la conquête islamique, les prêtres zoroastriens donneront accès à leurs sources aux califats de Bagdad perpétueront en langue arabe ces savoirs et les enrichiront encore).

Dans le domaine de l’astrologie, Antonio Panaino ou David Pingree ont démontré comment le mélange de concepts et doctrines de différentes origines, principalement associée durant le règne de Xusraw Anosirvan au 6ème siècle, a conduit à des résultats étonnants tels qu’adaptés par les principes théologiques zoroastriens ou mazdéens.

L’élargissement des connaissances scientifiques est justifié ultimement par l’idée que tout le savoir scientifique était recensé dans les livres de l’Avesta originel détruit par Alexandre et qu’il est donc naturel et essentiel que les Sassanides, héritiers de la tradition religieuse, reprennent à nouveau position d’un matériel cognitif qui lui avait été soutiré mais dont il est à l’origine. Cette tactique impérialiste permet d’estampiller toute connaissance utile, quel qu’en soit le domaine et la langue, même dans celui des jeux comme ce fut le cas pour les échecs.

L’utilisation de l’opposition des étoiles et des planètes, considérées comme démones, aux points cardinaux tel qu’on la trouve dans le Zāyč ī gēhān, l’horoscope zoroastrien du monde, est un héritage d’origine mésopotamienne ainsi qu’en attestent les tables du MULAPIN. Mais le passage dans le spectre de la doctrine astrologique zoroastrienne n’a pas été direct ; happée par l’astrologie védique, elle a ensuite continué son chemin pour finalement arriver dans le giron iranien ainsi que l’a démontré David Pingree. Mais la contradiction la plus fragrante avec la doctrine zoroastrienne se trouve sans doute dans l’essence même des théories astrologiques, nécessairement déterministes, et le libre arbitre de l’individu qui lui permet de rejoindre, de son plein gré, le combat des lieutenants d’Ahura Mazda. Dès l’introduction du Tetrabiblos, Ptolémée fait une nette distinction entre l’astronomie (dont les prévisions sont certaines) et l’astrologie (dont les prévisions sont relatives). Partant de là, il cherche ensuite à défendre une position médiane entre ceux qui jugent l’astrologie trop difficile et incompréhensible, et ceux qui jugent inutile de prévoir l’inévitable fatalité. En somme, les adversaires de l’astrologie sont des ignorants, et le fatalisme la ruine à sa base. C’est une attitude intellectuelle inédite en son temps : avant d’exposer la doctrine, Ptolémée ne la défend pas par un déterminisme absolu mais en circonscrivant « la possibilité et l’utilité d’une telle méthode de prévision ». Les Indiens ont emprunté à l’astronomie grecque et adopté l’astrologie hellénistique avant que celles-ci aient connu l’influence de Ptolémée qui « perfectionna » l’une et l’autre, du point de vue du rationalisme grec. Et l’effort synthétique des Iraniens de l’époque sassanide hérité d’un modèle philosophique inspiré d’une vision aristotélicienne de l’influence de l’environnement sur l’individu a intégré ces nuances.

L’épreuve de force consistant à interpréter la doctrine religieuse pour admettre les données scientifiques s’étend également à la médecine, la zoologie ou la botanique.
Les tables astronomiques, les Zīg sont les plus connues, car servant de modèle au Zīj arabes, furent les trois versions de la Zīg ī Šhāryārān (3). La première de ces tables astronomiques a été calculée sous Yazdegerd II (438-457) et résulte de la comparaison de l’œuvre de Ptolémée, sa Syntaxis, avec celle traduite du sanskrit en moyen-perse de l’ancien Suryasiddhanta. La seconde, la Zīg ī Arkand, a été calculée durant la grande réunion des astronomes organisée sous Xusraw Anoširvan pour la 25ème année de son règne soit en 555-556 de notre ère. Dans ce cas comme dans l’autre, les paramètres indiens ont été préférés aux grecs. Enfin la dernière a été calculée sous le dernier roi sassanide, Yazdegerd III (632-652).

La logique des idées ne suit pas les lignes droites et n’emprunte aucun raccourci, elle leurs préfèrent nettement les courbes et les détours, n’en déplaisent aux inventeurs des calculs sexagésimaux mésopotamiens qui n’auraient peut-être jamais imaginé que leur pragmatique moyen de computation serait un jour emprunté pour deviner ou relater aux puissants l’arrivée des rois, des sages et des prophètes au détriment des théories millénaristes. Le millénaire patronné par la planète démon qui a vu se concrétiser cette nième bizarrerie n’en a pourtant pas, du peu que l’on en sache, été perturbé.

Notes :
(1) Voir Panaino 1999, 183-190.
(2) Voir Kennedy and Pingree, 1971 et Pingree, 1999.
(3) Tables astronomiques des rois. Voir Panaino, 2014.

Bibliographie :
Daryaee, T., 2016, On the Explanation of Chess and Backgammon, Ancient Iran Series, Vol.2, UCI Jordan Centre for Persian Studies, Irvine.
Panaino, A., 1999. The cardinal asterisms in the sasanian uranography.dans Gyselen, R., (éd.) La Science des Cieux. Sages, mages, astrologues (Vol. 12). Peeters Publishers.
Panaino, A., 2009. Sasanian Astronomy and Astrology in the Contribution of David Pingree. Kayd. Studies in the History of Mathematics, Astronomy and Astrology in Memory of David Pingree. Rome, IsIAO, pp.73-103.
Panaino, A., 2015. Cosmologies and Astrology. The Wiley Blackwell Companion to Zoroastrianism, 68, p.235.
Pingree, D. and Kennedy, E.S., 1971. The Astrological History of Māshā˒ allāh. Cambridge, Mass.
Pingree, D. 1999, “Māshā’allāh’s(?) Arabic Translation of Dorotheus,” Res Orientales 12, 191–209.
Pingree, D., 2001. From Alexandria to Baghdād to Byzantium. The transmission of astrology. International Journal of the Classical Tradition, 8(1), pp.3-37.
Pingree, D., 2006. The Byzantine Translations of Māshā’allāh on Interrogational Astrology. The Occult Sciences in Byzantium, 29, p.231.

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