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Archéologie en Syrie et au Liban pendant l’entre-deux-guerres : mettre en valeur le patrimoine du Levant et participer au rayonnement culturel de la France

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin
Publié le 15/11/2010 • modifié le 15/04/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Syria, Palmyra, monumental arch vestige, columns, ruines on top of a hill in the background.
Tibor Bognar / Photononstop / Photononstop via AFP

La mission de la France : Mettre en valeur le patrimoine archéologique du Levant

Après la Première Guerre mondiale, l’archéologie française, encouragée par les autorités mandataires, connaît une grande activité. L’article 14 de la charte du mandat favorise les initiatives françaises et précise également le statut des archéologues étrangers : « Le mandataire élaborera et mettra en vigueur, dans un délai de douze mois à dater de ce jour, une loi sur les antiquités, conforme aux dispositions ci-après ; cette loi assurera aux ressortissants de tous les Etats membres de la Société des Nations l’égalité de traitement en matière de fouilles et de recherches archéologiques ».

La France éprouve une certaine fierté à mettre en valeur le patrimoine historique du Levant et légitime son intérêt historique pour cette région, comme le souligne Syria, revue d’art oriental et d’archéologie, publiée sous le patronage du haut-commissaire Gouraud en 1920 : « De toutes les terres d’Orient, la Syrie est celle avec laquelle la France a entretenu les rapports les plus intimes et les plus continus. Il n’est pas une époque, même la plus reculée de l’antiquité syrienne qui n’ait pour nous un intérêt direct » [1]. La revue rappelle que des hommes illustres ont foulé le sol syrien : Volney, Châteaubriand, Laborde, Lamartine, le duc de Luynes, Renan, le marquis de Vogüe…, exprimant ainsi la légitimité de la France à poursuivre l’exploration de la Syrie. Syria propose un programme en deux phases : développer en Syrie le goût de l’art et des antiquités du pays ; mieux faire connaître les arts syriens de toutes les époques. La France propose que la revue Syria soit un trait d’union entre les intellectuels français et l’élite syrienne et qu’elle soutienne les groupements locaux, comme la Société syrienne d’art et d’archéologie, alors en formation [2].

Plusieurs missions françaises organisent des fouilles au Levant. Ainsi, en 1923, le service des antiquités et de la mission archéologique de Syrie établit un rapport sur l’état de ces dernières. A Djebail (Byblos), l’exploration de l’hypogée royale (tombe souterraine) commencée en 1923 par le Service des antiquités se poursuit avec l’égyptologue Pierre Montet, professeur à l’université de Strasbourg. Un mobilier funéraire appartenant à l’époque de la douzième dynastie égyptienne est découvert, ainsi qu’un tombeau sculpté et peint du temps de Ramsès II. Dans la région de Saïda, le service des antiquités représenté par Paul Guigues découvre deux sépultures intactes ainsi qu’un grand nombre de vases de terre cuite, des armes et des outils en bronze, des scarabées égyptiens. A Saïda sont découvertes une série de grottes funéraires datant de l’époque gréco-romaine. Dans le Liban Nord, le Service des antiquités a repris l’étude de la nécropole de Btirza, déjà décrite par Renan [3].
A partir de 1929, l’archéologue Schaeffer, conservateur au musée de Strasbourg, entreprend de grands travaux à Ougarit, capitale d’un royaume du littoral syrien. Il est appelé pour diriger ces fouilles par René Dussaud, membre de l’Institut et conservateur en chef du département des Antiquités orientales du Louvre et par l’Académie des Sciences et Belles Lettres. Les découvertes de Schaeffer permettent d’éclairer les civilisations antiques et sont exposées dans les musées d’Alep, de Damas et de Lattaquié. L’archéologue André Parrot découvre également en 1933 la cité sumérienne de Mari dont il dégage des sanctuaires et le palais royal [4].

L’archéologie est également un enjeu politique, comme l’illustre la mission confiée en 1929 par le ministre des Affaires étrangères Briand à René Dussaud. Celui-ci, déjà chargé d’une mission de recherches archéologiques en Syrie, Irak et en Turquie, reçoit du ministre la mission d’inspecter les services des fouilles françaises de Syrie. Briand estime qu’il pourrait ainsi, en liaison avec le haut-commissariat, tenter de régler certains problèmes : les monuments historiques du Levant ne sont en effet ni inventoriés, ni protégés, ni conservés régulièrement [5]. Il semblerait que ce soit fait au cours des années 1930 car, en plus des découvertes déjà évoquées, des monuments sont restaurés, inventoriés et protégés à cette époque, notamment le monastère de saint-Siméon-le-Stylite à l’ouest d’Alep, datant de 480 ; le site de Palmyre en Syrie dont la promotion reprend à l’occasion du mandat ; le krak des chevaliers, dont les travaux de restauration sont achevés en 1936 [6].

Les missions archéologiques étrangères, vecteur de l’influence occidentale

La richesse archéologique du Levant attire également des missions de toutes les nationalités et donne lieu à des rencontres internationales comme l’illustre le congrès archéologique de Syrie et de Palestine : il se déroule en Syrie du 4 au 13 avril 1926 et réunit, en plus des adhérents individuels, une cinquantaine de délégués officiels représentant les principales universités et académies de France, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis et d’Allemagne [7].

Cependant, la France considère que l’archéologie peut être un prétexte utilisé par certaines puissances occidentales afin de nuire à son influence au Levant. Plusieurs exemples illustrent les craintes de la France.

En 1918, le Français M. P. Lacau, directeur général des Antiquités égyptiennes du Caire, critique l’influence exclusive que la Grande-Bretagne entend imposer dans le domaine archéologique. Il craint en effet un changement du régime des fouilles dans les régions de Palestine, de Syrie et de Mésopotamie au profit de la Grande-Bretagne. Alors que sous le régime turc, la France obtenait des concessions de fouilles, après guerre, chacune des puissances se considère comme seule maîtresse du domaine archéologique. Il n’exclut pas la possibilité que la France soit expulsée de l’archéologie palestinienne qu’elle a pourtant créée, mais encore que toute l’assyriologie passe aux mains de la Grande-Bretagne. Il souhaite donc que la France réclame pour les trois régions, Syrie, Palestine et Mésopotamie, un régime spécial en matière d’archéologie [8].

Le baron Max von Oppenheim [9] est un autre exemple des craintes françaises : cet archéologue, de nationalité allemande, est considéré à l’époque comme étant un agent très actif en Orient. Né en 1860, il est attaché au consulat général allemand du Caire de 1896 à 1910. En 1899, il entame des fouilles archéologiques en Haute Djézireh, à Tell Halaf situé près de Ras-el-Ain à la frontière turque. Il interrompt ses fouilles par manque de crédit et en raison de la guerre. Avant la guerre, il aurait organisé dans les villes syriennes des bureaux allemands de propagande afin d’influencer les Orientaux en faveur de l’Allemagne. Sa parfaite connaissance de la région lui permet de prendre en 1914 la direction du service de renseignement de la Wilhelmstrasse pour l’Orient. En 1927, il revient en Syrie accompagné d’un spécialiste des affaires orientales à la Wilhelmstrasse, et reprend ses fouilles à Tell Halaf et ses études sur les tribus bédouines de la Haute Djézireh. Mais en raison de ses supposées activités d’avant guerre, le Quai d’Orsay ne souhaite pas que le baron revienne au Levant [10]. Les avis divergent cependant entre le Quai d’Orsay, prudent quant à la venue du baron, et le haut-commissaire : malgré le passé de von Oppenheim, Ponsot estime qu’il a observé une attitude correcte pendant ses travaux archéologiques, qu’il n’a pas cherché à entrer en contact avec les notables bédouins et syriens et que le retour de l’archéologue ne soulève dans la population qu’un faible intérêt [11].

L’archéologie et la mise en valeur culturelle de la Syrie et du Liban, au même titre que d’autres actions culturelles entreprises par la France pendant l’entre-deux-guerres dans cette région, participent au rayonnement de la puissance mandataire. Ce vecteur culturel est également utilisé par les puissances occidentales, laissant craindre à la France le renforcement de leur influence à son détriment.

Publié le 15/11/2010


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


 


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