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Après les élections législatives : quels défis politiques et régionaux pour la Turquie ?

Par Mathilde Rouxel
Publié le 19/06/2015 • modifié le 02/03/2018 • Durée de lecture : 5 minutes

K. TIAN / G. HANDYSIDE GIL/JFS/PLD/RG / AFP

Un revers de l’opinion publique

Recep Tayyip Erdogan, président turc depuis 2002, souhaitait que l’AKP, parti au pouvoir, obtienne les deux tiers des suffrages aux élections législatives qui se sont déroulées le 7 juin. Cette majorité lui aurait permis d’amender la Constitution, dans l’optique de renforcer son pouvoir présidentiel. Lors de la campagne électorale, les discours du président n’ont pas fédéré les électeurs. De la polarisation de la société – laïcs contre religieux, sunnites contres alévis, Kurdes conte Turcs – qui guidait sa ligne politique et sa volonté de faire basculer le pays d’un système parlementaire vers un régime présidentiel fort, n’a été perçu qu’un autoritarisme de plus en plus marqué.

88% des électeurs se sont déplacés le 7 juin dernier pour voter. En ne permettant pas au président de conserver la majorité au Parlement, le peuple turc a sanctionné les difficultés économiques croissantes, l’autoritarisme, la censure, la disparition de l’État de droit. La position ambiguë du gouvernement vis-à-vis des événements régionaux fut aussi un terrain de contestation reconnu par les urnes. Même s’ils arrivent en tête, 60% des électeurs ont voté pour l’un des trois principaux partis d’opposition.

Le politologue et chef du département économie à l’université de Galatasaray (Istanbul) Ahmet Insel écrit au Monde qu’en menant personnellement la campagne électorale de l’AKP, le président Erdogan avait « outrepassé les limites des pouvoir conférés par la Constitution au chef de l’État, notamment l’impartialité vis-à-vis des partis » et que « la responsabilité de cette défaite électorale lui incombe bien plus que tous les autres dirigeants de son parti » [1]. Le président est resté silencieux après l’annonce des résultats.

Pour qu’un parti soit représenté au Parlement turc, il doit atteindre 10% des voix. Les trois partis d’opposition ont su passer cette barre : le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) et le Parti de l’action nationaliste (MHP, droite) ont réalisé respectivement un score de 25% et 16,3%, totalisant 132 et 80 sièges. La véritable surprise est du côté du parti kurde. Selahattin Demirtas, à l’origine de la transformation du HDP d’un mouvement de la seule communauté kurde du pays [2] en véritable parti national social, avait frôlé les 10% aux élections présidentielles d’août dernier. Avec un score national de 13% aux législatives du 7 juin, le HDP envoie pour la première fois dans la nouvelle assemblée 80 députés sur 550. Le 9 juin, Erdogan accepte la démission du gouvernement. Si les trois partis d’opposition ont annoncé publiquement leur refus de s’allier avec l’AKP, dénonçant les dérives autoritaires du parti, l’idée d’une alliance de l’opposition peut être débattue. Le problème soulevé aujourd’hui est celui de savoir si l’AKP va choisir de former un gouvernement de coalition ou de rester minoritaire jusqu’aux prochaines élections.

Dès le lendemain des résultats, les marchés se sont alarmés. Comme le rapporte l’AFP, « les marchés ont sanctionné l’entrée de la Turquie dans une phase d’instabilité politique » [3], l’indice de la Bourse d’Istanbul s’est effondré et la livre turque a perdu environ 4% face à l’euro et au dollar. Ainsi, selon Kemal Dervis, ancien administrateur du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) et ancien ministre turc de l’Economie (2001-2002), membre du Pati Républicain des Peuples (CHP), « il est urgent de former un gouvernement, car la situation est très tendue sur le plan sécuritaire et économique. Les investisseurs ont besoin d’être rassurés ».

La Turquie dans la politique régionale

La politique régionale du président Erdogan est marquée principalement par une hostilité affirmée au régime de Bachar al-Assad en Syrie. La Turquie, avec plus d’1,3 million de réfugiés, est l’un des plus importants pays d’accueil des Syriens fuyant leur pays. En avril dernier, Bachar al-Assad accusait la Turquie d’avoir « torpillé un plan de l’ONU » [4] et d’être responsable de l’avancée de l’État islamique sur le territoire syrien. Pourtant membre de l’OTAN, donc de la coalition internationale contre l’État islamique, l’attitude d’Ankara est équivoque ; plusieurs soulèvent en effet le silence turc face aux actions de Daesh en Syrie [5]. Selon Julien Licourt, « l’ambiguïté turque provient d’une certaine convergence d’intérêts avec les islamistes » en ce qu’« elle compte deux ennemis communs : le régime de Bachar al-Assad et les autonomistes kurdes [6].

Sur le terrain, les combats entre peshmergas et djihadistes à la frontière syrienne ont poussé entre le 3 et le 15 juin plus de 23 000 civils syriens à passer en Turquie. Le 15 juin, les forces kurdes de Syrie et leurs alliés ont annoncé avoir pris le contrôle total de la ville frontière de Tall Abyad, jusque-là aux mains de l’État islamique. Après Kobané en janvier, c’est une victoire certaine pour les Kurdes syriens, qui se trouvent confortés dans leur reconquête de leurs territoires le long de la frontière turque ; Tall Abyad était un poste-frontière important pour Daesh qui l’utilisait pour s’approvisionner en armes et faire transiter du pétrole [7]. Les Kurdes de Syries peuvent désormais contrôler 400 km de frontière avec la Turquie. Le gouvernement turc et Recep Tayyip Erdogan se sont prononcés contre la poursuite des combat à la frontière de la Turquie pour des raisons sécuritaires, accusant par ailleurs les forces kurdes de Syrie de pratique le « nettoyage ethnique » contre des populations non kurdes [8].

Comme le note Agnès Rotivel dans La Croix, « Ankara voit d’un très mauvais œil la constitution des trois cantons kurdes syriens autonomes : Afrine, à l’ouest, Kobané et Djéziré, à l’est, le long de sa frontière [9] ». Ces trois cantons entretiennent d’étroites relations avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) turc, qui mène depuis 1984 une insurrection en Turquie et qui est considéré par Ankara comme un « groupe terroriste » ; les inquiétudes du gouvernement turc ont été prévenues par Salih Muslim, le chef du Parti de l’union démocratique (PYD), mouvement kurde de Syrie, qui a annoncé à la presse turque que ses troupes quitteraient Tall Abyad dès l’ordre restauré.

Conclusion

L’entrée historique du parti kurde HDP au Parlement turc va provoquer des changements politiques pour la Turquie, tant sur le plan interne qu’au niveau régional et international. L’engagement actif des combattants kurdes aux côtés de la coalition internationale contre l’État islamique inquiète le gouvernement d’Erdogan, craignant une victoire kurde à ses frontières qui pourrait plonger le pays dans une situation d’instabilité sécuritaire ; cependant, la popularité de l’HDP et le succès qu’il a remporté aux élections législatives du 7 juin dernier est un symbole fort de la volonté de changement du peuple turc.

Publié le 19/06/2015


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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