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Alexandrie au XIXème siècle

Par Clémentine Kruse
Publié le 30/03/2012 • modifié le 23/01/2018 • Durée de lecture : 5 minutes

La renaissance économique

Lorsque Bonaparte débarque en Egypte à l’été 1798, Alexandrie n’est qu’une bourgade comptant environ 6000 habitants : l’essentiel du pouvoir politique et économique est au Caire. Mais au cours du XIXème siècle, Alexandrie redevient un port important en Méditerranée et le premier port d’Egypte. Méhémet Ali notamment souhaite renforcer ce port : il le dote d’un arsenal en 1829 et l’ouvre aux Européens. Avant que ne soit percé le canal de Suez, le port d’Alexandrie était une étape obligatoire sur la route des Indes et un point de rupture de charge pour les marchandises. Ce rôle est par ailleurs renforcé par la mise en place d’infrastructures de transport ; à partir de 1870 le port est relié au Caire et à la mer Rouge par des voies ferrées. De plus, l’Egypte, sous l’impulsion des réformes agraires de Méhémet Ali, devient exportatrice de coton et Alexandrie la porte vers la Méditerranée. La guerre de Sécession dans les années 1860 aux Etats-Unis freine les exportations de coton venues d’Amérique, renforçant la dépendance des pays européens envers les exportations égyptiennes. La percée du canal de Suez, inauguré en 1869, ne diminue pas le rôle d’Alexandrie : le port de Port-Saïd ne sert alors qu’au transit de marchandises et n’est pas à même de le concurrencer. A la fin du XIXème siècle, Alexandrie est la principale place de commerce d’Egypte, malgré les bombardements et les incendies de 1882 ayant précédés l’arrivée des Britanniques et la mise sous tutelle de l’Egypte.

Méhémet Ali fait également fortifier la ville par une double enceinte de murailles et des casernes (1829) et relie celle-ci à l’arrière pays. Elle est ainsi reliée au Nil dès 1819 par le canal de Mahmoudieh. La ville s’agrandit également et se réorganise : son cœur est désormais la place Méhémet Ali, l’ancienne place des Consuls, inaugurée en 1860, d’où partent de grandes avenues pavées. C’est là que sont situés les immeubles bourgeois et les commerces de luxe. C’est ce qu’on appelle la ville européenne. A l’ouest de celle-ci est situé le port où est édifiée la première gare d’Alexandrie ainsi que la Bourse du coton (1871). Au nord de la ville européenne se trouve la vieille ville ottomane dont les rues sont beaucoup plus étroites. C’est là que s’installent les populations récemment arrivées mais également les Egyptiens. Le quartier de la corniche, à l’est, est plus récent et se construit progressivement dès la fin du XIX ème siècle. C’est un quartier huppé où se trouvent l’hippodrome, les ambassades et consulats mais aussi des demeures luxueuses. Le climat étant bien plus doux en été qu’au Caire : « pendant quatre mois chaque année la ville devient capitale [1]. » Profitant de l’essor économique de l’Egypte et de sa situation portuaire privilégiée, la ville connaît donc au XIXème siècle un renouveau économique qui se traduit par son expansion urbaine et sa modernisation.

Une ville cosmopolite

Grand port méditerranéen, Alexandrie au XIXème siècle est avant tout une ville cosmopolite, dans laquelle de nombreuses communautés vivent les unes à côté des autres. Les élites d’Alexandrie, appartenant à toutes les communautés, jouent un rôle essentiel dans la modernisation et l’embellissement de la ville, mettant la fortune qu’elles ont amassée au profit de celle-ci. Elles sont unies par leur savoir du français, qui est la langue commune aux élites locales. Elle est, dans les écoles de toutes les communautés, bien souvent la première langue étrangère enseignée. La création en 1890 de la municipalité d’Alexandrie relève de la volonté des élites alexandrines, qui cherchent à « prendre en main le destin de la ville [2]. » Elle est élue au suffrage censitaire, par les grands notables.
Tout au long du XIXème siècle et plus tard, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, Alexandrie accueille de nombreux immigrés qui peuvent trouver refuge dans les communautés. Leurs enfants sont scolarisés dans les écoles propres à chaque communauté. La plus importante est la communauté grecque, appelée parikia, qui s’organise dès le milieu du XIX ème siècle. La communauté juive est également très présente à Alexandrie. La moitié d’entre eux sont des juifs d’origine égyptienne. L’autre moitié est composée de juifs d’appartenances diverses ; ils viennent de l’Empire ottoman, d’Europe de l’Est, d’Afrique du nord ou encore d’Italie. La communauté n’est pas pour autant homogène : si certains sont banquiers ou négociants, il existe un prolétariat ouvrier et des classes moyennes. Il est cependant possible d’appartenir à plusieurs communautés et des liens existent entre elles.

Alexandrie, ville méditerranéenne ?

Alexandrie est une ville à part. Tandis qu’au XIXème siècle des villes comme Constantinople ou Salonique, grandes villes méditerranéennes, deviennent pour l’une turque, pour l’autre grecque, Alexandrie demeure longtemps une ville plus méditerranéenne qu’égyptienne. Cette position à part est rendue possible par le statut ambigu de l’Egypte au sein de l’Empire ottoman tout au long du premier XIXème siècle, puis par l’occupation anglaise. En effet, celle-ci ne modifie pas réellement le statut et les fonctions de la ville, et par conséquent le mode de fonctionnement des habitants en communautés. Plus que cela, elle permet à Alexandrie de renforcer ce rôle et est même l’un des facteurs qui contribue à faire d’Alexandrie une ville ouverte et dynamique.
Cependant dès la fin du XIXème siècle et plus encore après la Première Guerre mondiale, ce fonctionnement est remis en question et suscite des tensions. La montée en puissance du nationalisme égyptien, né en grande partie à Alexandrie dans les cercles étudiants et intellectuels, met à mal ce statut plus méditerranéen qu’égyptien et l’organisation de la ville en communautés : ces dernières sont moins unies et connaissent des tensions. C’est notamment perceptible avec la montée du fascisme en Italie, la communauté italienne devant choisir son appartenance : italienne ou alexandrine et égyptienne.
Il existe un mythe alexandrin. La situation à part d’Alexandrie et notamment son ouverture sur la Méditerranée, au milieu des troubles du XIXème siècle, des revendications nationales et des difficultés de l’Empire ottoman à conserver son intégrité, en ont fait « une terre promise, sorte de Far East pour tous ceux qui fuyaient les tensions qui éclataient alors au nord [3]. » Le cosmopolitisme et la fulgurance des fortunes bâties ont alimenté ce mythe, surtout littéraire, tout au long du XIXème siècle et dans la première partie du XXème siècle.

Alexandrie connaît au XIXème siècle un essor sans précédent : de simple bourgade en 1800 elle passe au statut de premier port égyptien, ville de plaisance et importante ville méditerranéenne au même titre que des villes telles que Marseille, Constantinople, Smyrne ou Salonique. Mais, plus que cela, Alexandrie est une ville à part en Egypte et en Méditerranée. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’arrivée de Nasser au pouvoir, elle cherche à préserver sa particularité fondée sur la coexistence de communautés solidaires, aux liens d’entraide importants, et le cosmopolitisme. Malgré la conférence de Montreux en 1937 qui abolit les capitulations, ce n’est que dans la seconde moitié du XXème siècle que la ville cesse d’être méditerranéenne pour devenir véritablement égyptienne.

Bibliographie :
- Sous la direction de Robert Ilber et Ilios Yannakakis, Alexandrie 1860-1960, Un modèle éphémère de convivialité : communautés et identité cosmopolite, Autrement, 1992, 260 p.
- J. Carpentier et F. Lebrun, Histoire de la Méditerranée, Seuil, 2001, 619 p.

Publié le 30/03/2012


Clémentine Kruse est étudiante en master 2 à l’Ecole Doctorale d’Histoire de l’Institut d’Etudes politiques de Paris. Elle se spécialise sur le Moyen-Orient au XIXème siècle, au moment de la construction des identités nationales et des nationalismes, et s’intéresse au rôle de l’Occident dans cette région à travers les dominations politiques ou les transferts culturels.


 


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