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Al-Idrisi (1100-1165)
Article publié le 21/03/2013

Par Florian Besson

Al-Idrisi est un célèbre géographe arabe du XIIème siècle, qui a travaillé à la cour des rois normands de Sicile. Son œuvre, à travers deux ouvrages de géographie, une version brève de commande et une version plus détaillée ensuite, incarne et reflète le bouillonnement culturel qui anime la Méditerranée médiévale.

Les années de voyages

Al-Idrisi naît à Ceuta (au Maroc actuel) vers 1100, dans une famille noble qui peut faire remonter sa généalogie à l’oncle du Prophète Muhammad, et qui serait à l’origine de la fondation de Fès au VIIIème siècle. Il grandit à Cordoue, la ville du calife, centre intellectuel et culturel de l’empire almoravide. Même si on a très peu d’informations sur sa vie, il est certain qu’il a reçu une éducation classique, à la fois dans les sciences profanes et dans les sciences religieuses. Il est sans nul doute un étudiant brillant : à travers les écrits qu’il utilisera plus tard, on voit qu’il parle et écrit le grec, mais aussi le latin, ce qui est rare pour les savants arabes de l’époque. Il se forme également à la géographie, art arabe depuis le VIIIème siècle, qui fait pleinement partie de l’adab, cette culture qui est le propre de l’honnête homme. A la fin de ses études, il entame une période d’itinérance (sans que l’on sache vraiment pourquoi : contraintes familiales ? attrait personnel ?), voyageant dans toute l’Espagne arabe, dans le Maghreb, mais aussi peut-être en Egypte, voire jusqu’en Asie Mineure. Ses voyages recoupent ceux de nombreux autres savants andalous, par exemple Maimonide, et témoignent ainsi d’une profonde continuité du Dar al-islam, au-delà des fractures politiques entre dynasties.

On retrouve Al Idrisi à Palerme, en Sicile, en 1138 : on ignore pourquoi il est allé s’installer dans le monde chrétien. Contrairement à ce que sa légende affirme, il ne semble pas avoir été invité par le roi de Sicile Roger II : il s’écoule en effet plusieurs mois entre son arrivée à Palerme et le moment où on le retrouve dans l’entourage du souverain. Y a-t-il un lien entre son déplacement et l’invasion almohade ? Les Almohades en effet appuient leur nouveau règne sur un sunnisme rigoureux, ce qui les conduit souvent à chasser les savants pour acheter le soutien des oulémas : ainsi de Ibn Rushd/Averroès qui sera un temps exilé de la cour. La mobilité de Al Idrisi, souvent prise comme l’incarnation même des transferts culturels entre Occident chrétien et monde arabe, serait ainsi, du moins en partie, une mobilité forcée. A moins, comme ne l’avance A.L. Nief, qu’il ne soit né en Sicile, ce que certaines sources laisseraient entendre. En tout cas, Al-Idrisi restera en Sicile jusqu’à sa mort, en 1165, à la fois parce qu’il y occupe une place privilégiée et parce qu’il est dès lors considéré, dans le monde arabe, comme un renégat, voire comme un apostat. Il est ainsi interdit de séjour dans l’Empire almohade. C’est d’ailleurs ce statut ambigu qui explique qu’on ait très peu d’informations biographiques sur lui : ses ouvrages géographiques seront assez souvent repris et commentés par d’autres savants musulmans, mais ceux-ci ne disent presque rien de leur auteur.

A la cour de Sicile

La Sicile est à l’époque occupée par les Normands [1], qui ont su construire une civilisation mixte, intégrant les fortes populations musulmanes de l’île. Au carrefour de nombreuses routes commerciales, la Sicile s’inscrit entre le monde arabe, l’Occident chrétien et le monde byzantin. D’où un très fort syncrétisme, qui se voit par exemple dans des fresques de la chapelle Palatine de Palerme qui présentent le roi Roger Ier comme un empereur byzantin. La cour du roi Roger II, qui règne de 1130 à 1154, est en particulier très cosmopolite, et Al Idrisi s’y intègre parfaitement. Le géographe cordouan profite pleinement de la situation de la Sicile : il interroge les marins, à la fois chrétiens et musulmans, qui passent dans les ports de l’île, et collecte ainsi des informations qui viennent enrichir sa connaissance du monde. Le roi Roger II lui confie d’abord la réalisation d’un globe en argent, puis lui demande d’écrire un livre de géographie qui commenterait ce globe : ce sera l’œuvre maîtresse d’Al-Idrisi, un livre qui sera significativement traduit sous le titre de Livre de Roger. Al-Idrisi commence à rédiger son livre deux mois avant la mort du roi, et achèvera son œuvre sous son successeur Guillaume Ier. Son livre, composé pour un souverain chrétien, parle peu de politique ou de religion : lorsqu’il traite de La Mecque, par exemple, rien n’est dit de Muhammad ni de l’Hégire. La politique s’introduit cependant discrètement : Al-Idrisi appelle les Almohades « Masmuda » (du nom de la tribu dont sont issus ses dirigeants), refusant de les mettre sur le même plan que les Almoravides. Faut-il y voir aussi une rancœur contre une dynastie qui l’a empêché de faire carrière en Espagne ?

La rédaction de son livre s’inscrit en fait dans le programme politique de la monarchie normande de Sicile. Roger II, très ambitieux, tente en effet d’imposer une monarchie forte qui s’appuie notamment sur la science pour se légitimer. Pour les rois de Sicile, commander une œuvre de géographie est une façon de se poser comme mécène, mais surtout un moyen de maîtriser intellectuellement le monde, d’apparaître, en reprenant les attributs symboliques de la souveraineté byzantine, comme un cosmocrator. Al-Idrisi incarne à lui seul cette cour de Sicile très brillante intellectuellement, animée d’un fort dynamisme marchand, guerrier et culturel, qui profite pleinement des contacts entre civilisations. Mais il incarne aussi les dernières heures de l’âge d’or de cette Sicile normande, avant que Frédéric II Hohenstaufen ne conquière l’île 1197 et ne déporte tous les musulmans en Italie du Sud.

Une géographie complète

Le livre de géographie que rédige Al-Idrisi à la demande de Roger II s’intitule le Kitâb nuzhat al mushtâq fi-ikhtirâq al-afâq (Livre du divertissement de celui qui désire parcourir le monde). La première version de cet ouvrage, rédigé en arabe, ce qui laisserait entendre que les souverains auxquels il est destiné lisent cette langue, daterait de 1157. Plus tard, Al Idrisi écrit une version plus complète, le Kitab al-Mamalik wa al-Masalik [2] (Le livre des royaumes et des routes). Il rédige aussi un livre de botanique, listant les plantes rencontrées au cours de ses voyages, et notant notamment avec soin leurs usages médicaux : s’il n’est pas l’un de ces grands médecins philosophes que le monde arabe a connu (Avicenne, Averroès, Maimonide), Al-Idrisi est proche de ce milieu. Ses ouvrages de géographie connaîtront un vif succès après sa mort, à la fois en Orient – au prix, on l’a vu, d’un oubli partiel de leur auteur – et en Occident, où Al-Idrisi est connu sous le nom de Dreses.

L’inspiration de sa géographie vient avant tout de Ptolémée, même s’il récupère aussi l’héritage de géographes espagnols (Orose, Vème siècle) ou arabes (Jayhani, Oudâma, Mas’udi, ibn Hawqal). Compilant les informations de ses prédécesseurs, il y ajoute également ses propres observations, recueillies au fil de ses voyages ou collectées en interrogeant marins et voyageurs. Le premier âge de la géographie arabe privilégiait la fabrication de cartes à partir de savants calculs astronomiques ; le second âge de cette géographie, à partir de Ibn Hawqal, privilégie le voyage comme mode principal d’observation et d’appréhension du monde : c’est dans ce courant (on parle de « géographie des routes et des royaumes », un titre que Al-Idrisi reprend) que le géographe andalou s’inscrit. Il adopte ainsi à l’égard de la géographie la même attitude que Ibn Sina/Avicenne envers la médecine et Ibn Rushd/Averroès envers la philosophie : il s’agit d’intégrer la pensée grecque dans une vision arabe du monde, de compiler le savoir disponible tout en laissant une place clé au raisonnement personnel. Orné de 70 très belles cartes, qui sont présentées avec le sud en haut et le nord en bas, son ouvrage reprend la théorie antique des 7 climats : le monde est divisé en sept bandes parallèles, d’est en ouest, chacune correspondant à un climat qui influe sur la nature humaine des hommes qui y habitent. Les climats les plus tempérés correspondent aux civilisations les plus brillantes (la péninsule arabique, l’Espagne, la Sicile), alors que les climats extrêmes (tout au sud ou tout au nord) n’accueillent que des barbares. Al-Idrisi innove en divisant chaque climat en dix compartiments, ce qui lui permet de présenter un monde quadrillé, découpé. On retrouve d’autres héritages antiques, par exemple dans la description, à l’Extrême-Orient, de la « barrière de Gog et Magog », muraille légendaire créée par Alexandre le Grand pour emprisonner des peuples barbares qui sont censés envahir le monde habité, l’oekoumène, au moment du Jugement Dernier. Al-Idrisi souscrit à la théorie de la sphéricité de la Terre, et pense, comme la géographie grecque, que le reste du monde est recouvert d’un grand océan : « la terre est ronde comme une sphère ; si ce n’était pas le cas, comment l’eau y tiendrait-elle ? ».

Al-Idrisi connaît très bien l’Orient, notamment l’Afrique et l’Océan Indien, espaces connectés à la péninsule arabique par des liens commerciaux très intenses : le frère de Maimonide, David, est ainsi marchand de pierres précieuses dans l’Océan Indien à la même époque. De même, la bonne connaissance du Soudan dont fait preuve Al-Idrisi témoigne des liens commerciaux tissés le long du Nil. Il est également bien informé au sujet de l’Italie, de l’Espagne et de la France méridionale, beaucoup moins lorsqu’il parle des contrées plus lointaines comme la Chine (« fort grand pays dont les habitants aiment par-dessus tout le dessin ») et l’Inde, l’Angleterre (« un pays où il pleut sans cesse ») et la Russie. Il livre une géographie complète, s’intéressant non seulement à la géographie physique (les fleuves, les montagnes, les côtes), mais aussi à la géographie humaine (les routes, les récoltes, le commerce…). Il étudie de près la flore, on l’a vu, mais aussi la faune, à la fois parce que cela vient conforter la théorie des climats (si les plantes et les animaux sont différents d’un climat à l’autre, les hommes doivent l’être aussi), et parce que cela permet d’évoquer des anecdotes merveilleuses. Par exemple, dans la partie consacrée à l’Inde, Al-Idrisi parle surtout de l’éléphant : il s’agit ici de construire de véritables mirabilia, de divertir le lecteur en le faisant voyager par l’esprit.

Conclusion

Al-Idrisi, géographe de talent présentant l’oekoumène en croisant géographie classique et informations contemporaines, évacue au maximum, on l’a vu, les références politiques. Lorsqu’il parle de l’Espagne, rien n’est dit de la Reconquista ; et il parle de la Syrie sans évoquer ni les croisades ni les Etats Latins qui s’y sont formés. Cette neutralité est en fait une profonde prise de position : alors que l’Islam recule en Méditerranée face à un Occident conquérant, Al-Idrisi, travaillant à la cour d’une Sicile prise entre plusieurs civilisations, refuse d’entériner ces échecs en les fixant sur le papier. En sorte que son silence lui permet de réaffirmer la place centrale de l’Islam, seule civilisation capable d’embrasser d’un regard scientifique le monde connu.

Bibliographie :
- E. Tixier du Mesnil, « Le monde selon Idrisi », L’Histoire, n° 384, février 2012.
- A. Amara et A. Nief « Al-Idrisi et les Hammudides de Sicile », Arabica, n°67, 2000.
- A. Miquel, La géographie humaine du monde musulman jusqu’au milieu du XIème siècle, quatre tomes, 1967 – 1988.

[1Les « hommes du Nord », ceux que l’on appelle aussi, improprement, les Vikings. Ceux-ci, portés par un très fort dynamisme conquérant, se sont emparés du Danemark et de la Normandie au Xème siècle, de l’Angleterre en 1066 avec Guillaume le Conquérant, et de la Sicile et des Pouilles à la même époque, sous Robert Guiscard et Roger Ier.

[2Ces deux versions furent ensuite réunies et compilées par les copistes médiévaux, ce qui rend notamment difficile de savoir de quel ouvrage viennent les très belles cartes d’Al-Idrisi.

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