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Les 25 et le 26 juin 2019, la capitale de Bahreïn, Manama, a accueilli la conférence portant sur le volet économique du plan de paix américain pour le Moyen-Orient, rebaptisée sobrement « atelier ». Washington est parvenu à réunir des pays arabes clés durant cette rencontre, malgré l’opposition des principaux bénéficiaires du plan, les Palestiniens. Reste que l’atelier n’a pas entrainé l’engouement escompté, et le volet économique du plan de paix publié quelques jours avant la conférence a été la cible de vives critiques.
Entre les murs du prestigieux Four seasons de Manama, pendant deux jours, Jared Kushner, gendre et conseiller du Président Donald Trump, a précisé les contours du volet économique du plan de paix américain, largement consacré à la question palestinienne. Parmi les participants, une poignée d’hommes d’affaires palestiniens, quelques Israéliens et ministres arabes aux portefeuilles mineurs. De grands noms de la finance internationale étaient également présents, comme Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international, mais aussi des figures du sport business, à l’instar de Gianni Infantino, le président de la Fédération internationale de football (FIFA).
Cependant, aucun représentant politique israélien ou palestinien ne s’est rendu à Manama. Les Palestiniens ont rejeté cette initiative il y a plusieurs semaines, critiquant les orientations pro-israéliennes de l’administration Trump, telle que la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, ou encore la fin de l’aide américaine à l’agence pour les réfugiés palestiniens, l’UNRWA (1). Officiellement, seul Ashraf Jabari, un homme d’affaire palestinien très controversé originaire de Hébron (Cisjordanie) a fait le déplacement (2). A ses côtés, une dizaine de businnessmen discrets, eux aussi « originaires de Cisjordanie » (3) étaient présents. Une discrétion qui s’impose, car cette rencontre est largement contestée côté palestinien. Le 25 juin, jour de l’ouverture de l’atelier de Manama, des milliers de Palestiniens ont manifesté en Cisjordanie, et à Gaza, de nombreux magasins étaient en grève. Dimanche 23 juin, lors d’une conférence de presse, Mahmoud Abbas a appelé au soutien des pays arabes, disant craindre la « transformation de la question politique en question économique » (4).
Côté israélien cette fois, même si l’Etat hébreu soutien la démarche de Washington, aucun représentant politique n’a été convié, afin de ne pas créer de malaise avec les dirigeants arabes invités. Cependant, quelques Israéliens, journalistes et hommes d’affaires, étaient présents. Notons que le royaume de Bahrein n’entretenant pas de relations avec l’Etat hébreu, les visas portaient la mention… « Palestine » pour indiquer les lieux de naissances des invités israéliens (5).
Durant deux jours, les participants de l’atelier de Manama ont discuté des détails du volet économique du plan de paix de Washington. Celui-ci prévoit l’octroi d’une aide de 50 milliards de dollars (44 milliards d’euros) à destination des Palestiniens. Selon Grace Wernenbol, « la réunion de Manama est surtout l’occasion de mobiliser les pays du Golfe pour qu’ils financent une grande partie du plan ». Cependant, dès leur publication, les propositions américaines ont été vivement critiquées.
Intitulé « De la paix à la prospérité », le volet économique du plan proposé par Donald Trump a été révélé quelques jours avant la conférence. Washington propose l’étalement sur 10 ans de milliards de dollars destinés aux Palestiniens, arrosant les domaines de l’énergie, de la gouvernance ou encore du tourisme et de l’éducation, à Gaza comme en Cisjordanie. Selon les dirigeants américains, ce plan pourrait entraîner la création d’un million d’emplois dans ces Territoires palestiniens, qui souffrent d’une crise économique et d’un lourd chômage (6).
Cependant, à peine révélé, ce plan a été la cible de vives critiques, notamment parce qu’il ignore les problèmes causés par contrôle israélien de la Cisjordanie. Selon Grace Wernenbol, « la vision économique contenue dans le plan ne s’attaque pas, en grande partie, aux problèmes politiques clés qu’il faudrait résoudre pour créer des emplois et assurer la prospérité économique envisagée. Par exemple, le plan n’aborde pas la perte de centaines de millions de dollars pour l’économie palestinienne créé par le contrôle d’Israël sur la zone C en Cisjordanie. De plus, il ne discute pas de la manière dont les agriculteurs palestiniens doivent avoir davantage accès à l’eau et à la terre ».
Les propositions de Washington constituent plus « une vision économique pour la région plutôt qu’un plan concret ou une mise en œuvre détaillée étape par étape du plan », selon Grace Wernenbol. Il reste donc assez flou. Par exemple, sur 40 pages de propositions, il ne fait aucune distinction entre la Cisjordanie et Gaza. Le document ne fait en outre pas référence au Hamas, le parti islamique qui contrôle la bande de Gaza, ignorant donc les dynamiques politiques locales palestiniennes (7). Les proposition américaines semblent ainsi ignorer les contraintes locales et l’histoire du conflit. Elles proposent notamment de relier Gaza et la Cisjordanie par une route, mais cette idée, vieille de plusieurs décennies, s’est par le passé confrontée au refus israélien. Le plan ambitionne aussi de faire des Territoires palestiniens une nouvelle « Singapour », « haut lieu du touriste », ignorant cependant l’absence d’aéroports et les limitations à la liberté de circulation dans les Territoires.
Pour Grâce Wernenbol, « en séparant la partie économique du politique, le gouvernement Trump ignore l’importance des dynamiques politiques et sociales qui caractérisent la crise actuelle. Le désir de l’administration Trump de se concentrer sur la sphère économique avant de débattre de questions politiques complexes accroît les possibilités d’un rejet arabe du volet politique », qui devrait être publié en novembre prochain, après les élections israéliennes de septembre 2019, et qui viendra compléter le plan de paix américain.
Un refus arabe est d’autant plus attendu que les propositions politiques qui se dessinent ne semblent pas respecter les « besoins vitaux » sur lesquels les Palestiniens ne souhaitent pas transiger (8), comme la création, à terme, d’un Etat palestinien sur les frontières de 1967. Début juin, l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, a autorisé Israël à annexer la Cisjordanie (9). D’après des sources à l’intérieur de l’administration américaine, le volet politique du plan de paix américain serait favorable à l’annexion de ce territoire, mettant fin à la solution à deux États pourtant défendue par Washington depuis des décennies.
Même si les propositions américaines sont largement décriées, le rendez-vous à Bahreïn semble en parti être une réussite pour Washington, qui est parvenu à réaffirmer l’axe américano-israélo-saoudien contre l’Iran.
Le choix de l’« île aux perles » (10) pour accueillir l’atelier de Manama est très stratégique pour le Docteur Grace Wernenbol : « les États-Unis entretiennent un partenariat étroit avec Bahreïn, qui abrite la cinquième flotte de la marine américaine. Le royaume est considéré comme un allié majeur pour Washington, même s’il ne fait pas parti de l’OTAN, au même titre que l’Australie ou encore Israël ». Par ailleurs, « en tant que protectorat de facto de l’Arabie saoudite, les décisions de Manama reflètent étroitement les intérêts régionaux de Riyad (capitale de l’Arabie saoudite) ».
Pour Washington, au delà des propositions économiques à destination des Palestiniens, cette rencontre vise à normaliser les relations entre les pays arabes, particulièrement du Golfe, et Israël. La photo de famille à l’hôtel Four Seasons était très attendue par l’administration Trump : des représentants - officiellement économiques - israéliens, comprenant l’ancien coordinateur des activités gouvernementales pour l’armée israélienne dans les Territoires, Yoav Mordechai, et des responsables arabes comme le ministre des Affaires étrangères de Bahrein, Khalid Bin Ahmed al Khalifa, ou encore le ministre qatari des Finances, ont discuté ouvertement, en présence de journalistes (11).
Selon le Docteur Grace Wermenbol, « la présence de nations arabes - dont quatre qui n’entretiennent pas de liens avec Israël - s’inscrit dans les tentatives américaines d’accroître les relations entre Israël et les États arabes sunnites, fondées sur des intérêts géopolitiques communs reposant sur la lutte contre l’expansion iranienne ». La normalisation des relations entre pays du Golfe et Israël est un moyen pour Washington de renforcer l’axe cher à Donald Trump entre les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite contre l’Iran (12), alors que depuis un peu plus d’une semaine, les tensions entre Washington et Téhéran s’exacerbent. Le lieu de la conférence est par ailleurs emblématique : situé à 200 kilomètres du territoire iranien à vol d’oiseau, le royaume de Bahreïn est un champion de la politique anti-Iran (13).
L’atelier organisé les 25 et 26 juin 2019 bénéficie aussi largement à l’Etat hébreu, selon la chercheuse Grace Wermenbol : « Israël, sous la direction de Benjamin Netanyahou, s’est activement employé à promouvoir un renforcement des liens avec les États arabes du Golfe ». Elle ajoute : « pour [le Premier ministre] Netanyahou, ce [rapprochement avec les pays arabes] n’est pas seulement utilisé pour contrer l’influence iranienne. Il est également perçu comme un moyen de saper l’engagement historique du monde arabe envers la cause palestinienne ».
Notes :
(1) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/26/a-la-conference-de-bahrein-sur-la-palestine-un-powerpoint-des-seconds-couteaux-et-l-absence-israelienne_5481459_3210.html
(2) https://www.liberation.fr/planete/2019/06/24/ashraf-jabari-provocateur-solitaire_1735917
(3) https://www.haaretz.com/middle-east-news/.premium-in-bahrain-air-of-israeli-arab-normalization-and-a-message-to-iran-1.7410754
(4) https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/24/mahmoud-abbas-rejette-tout-plan-economique-americain-sans-solution-politique_5480725_3210.html
(5) https://twitter.com/noa_landau/status/1143377667498086400
(6) https://www.liberation.fr/depeches/2019/06/25/conference-de-bahrein-kushner-exhorte-les-palestiniens-a-saisir-l-occasion-du-siecle_1736034
(7) https://l.facebook.com/l.php?u=https%3A%2F%2Fwww.whitehouse.gov%2Fwp-content%2Fuploads%2F2019%2F06%2FMEP-narrative-document_FINAL.pdf%3Ffbclid%3DIwAR3wlEd9YdSFm0FjA2GOmSX6xj3f8m361P0ENH0WvjPiRTdk__yuSV__Vt4&h=AT0rzhPikTpvzXThoHaTWxl5mIvvNtJ421Z3wg77fPRd7-njTt7VJQsq3US62vuUYu4aK_mRNeHJgdADUzqLh_3CFhb9K2c3qZ5IQEgOtpyOkOFrrLWvFt22X3TbtcckAq4
(8) https://www.liberation.fr/debats/2019/06/23/khalil-shikaki-la-mefiance-est-telle-entre-israeliens-et-palestiniens-que-les-populations-ne-sont-pl_1735667
(9) http://www.lefigaro.fr/flash-actu/l-ambassadeur-americain-autorise-israel-a-annexer-une-partie-de-la-cisjordanie-20190608
(10) Surnom de Bahreïn.
(11) https://www.haaretz.com/middle-east-news/.premium-in-bahrain-air-of-israeli-arab-normalization-and-a-message-to-iran-1.7410754
(12) https://www.haaretz.com/middle-east-news/.premium-in-bahrain-air-of-israeli-arab-normalization-and-a-message-to-iran-1.7410754
(13) https://www.lorientlejour.com/article/1175378/pourquoi-la-conference-a-t-elle-lieu-a-bahrein-.html
Ines Gil
Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.
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