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Sunnites/chiites : aux origines du grand schisme de l’Islam
Article publié le 19/02/2016

Par Yara El-Khoury

La mort du Prophète Mohammed, survenue à Médine le 8 juin 632, laisse sans chef la communauté qui a pris forme autour de sa prédication. En l’absence d’un successeur clairement désigné, une querelle s’ouvre entre les héritiers potentiels. Elle donnera lieu au grand schisme de l’Islam, avec la constitution de deux factions antagonistes, les sunnites et les chiites.

Qui va succéder au Prophète ?

La prophétie se clôt à la mort du Prophète. La révélation cesse avec sa disparition, et le texte du Coran est considéré comme achevé. Le personnage appelé à lui succéder à la tête de la jeune communauté musulmane ne sera donc pas prophète ; il sera nommé « calife », ce qui signifie « successeur », et il aura la tâche de veiller au respect et à la diffusion du message coranique, tout en assurant l’organisation et l’unité des musulmans.

Dépourvu de descendance masculine, le Prophète n’a pas désigné d’héritier. Sa disparition donne cours à des supputations diverses lui attribuant des propos, des hâdiths au cours desquels il aurait manifesté une préférence pour l’un ou l’autre de ses proches Compagnons. Parmi ces derniers, deux candidats se détachent de par leur légitimité à la succession :

- Le premier est Ali Ben Abi Taleb. Cousin du Prophète, ils ont grandi ensemble car Mohammed, orphelin des deux parents, avait été confié à la garde de son oncle Abi Taleb. Ali a épousé Fatima, une des filles que le Prophète a eues avec sa première épouse Khadija. Leur descendance pose les premiers jalons d’une dynastie prolifique, les alides, dont se réclament de nos jours par exemple les souverains du Maroc et ceux de Jordanie. Si le choix se portait sur Ali, la succession du Prophète se ferait sur le mode héréditaire, au sein des Ahl al-Bayt, la famille.
- Le second personnage est Abou Bakr, dit al-Siddiq, ce qui signifie le Juste. Compagnon de la première heure, il est le père d’Aïcha, l’épouse préférée du Prophète. Entrée très jeune dans son harem, elle n’aura pas d’enfant, mais elle sera le réceptacle des versets du Coran qu’elle conservera dans sa mémoire prodigieuse. Alors qu’Ali est réputé pour sa grande piété et sa sagesse, Abou Bakr, tout aussi pieux, est un meneur d’hommes et son autorité est grande sur la communauté. Si cette dernière devait le choisir, cela signifierait qu’elle aurait préféré la cooptation à l’hérédité, le consensus aux liens du sang.

Les califes al-Râchidoun, les « Bien-guidés »

De fait, le consensus se fait sur Abou Bakr mais en l’absence Ali qui n’a pu faire valoir ses droits. Abou Bakr a reçu l’allégeance des notables de la communauté au moment où Ali procédait avec la famille à la toilette mortuaire du Prophète.
Abou Bakr devient ainsi le premier d’une succession de quatre califes dits al-Râchidoun, les Bien-guidés. Résidant à Médine, il lève une armée et rétablit l’unité chancelante des tribus de la péninsule arabe converties par Mohammed. C’est lui qui initie la période des grandes conquêtes, avant qu’il ne meure de mort naturelle en août 634.

Le deuxième calife, Omar Ibn al-Khattab, fait également partie du cercle des premiers Compagnons, et il est le père de Hafsa, l’une des épouses du Prophète. Ecartant Ali, il préside aux destinées de la communauté de 634 à 644 et dirige la conquête de vastes territoires allant de la Perse jusqu’à l’Egypte. Il meurt assassiné par un esclave, du fait d’une vengeance privée.

Othman Ibn Affan est le troisième calife. Il est issu comme le Prophète de la tribu des Qoreïche, mais du clan d’Oumayya, les Bani Oumayya, dont sera issue la dynastie des Omeyyades. Il a épousé successivement deux des filles du Prophète. Il accède au califat en écartant Ali pour la troisième fois consécutive. Il gouverne de 644 à 656, et il poursuit les conquêtes entreprises par ses prédécesseurs, agrandissant le territoire de l’Islam vers l’Arménie, la Nubie et le Maghreb. Il a à son actif également d’avoir imposé une recension unique et officielle du Coran, ce qui lui attira l’animosité des lecteurs traditionnels du Texte coranique. De plus, comme les terres à conquérir se faisaient rares et que les perspectives de butin diminuaient, la colère des combattants éclata, d’autant plus que le calife palliait le manque de soldats en recrutant parmi les nouveaux convertis. Enfin, sa propension à concentrer le pouvoir entre les mains de sa famille lui valut l’hostilité des habitants de Médine et des provinces nouvellement conquises, et il sera assassiné par un groupe de conjurés venus d’Egypte et menés par le fils d’Abou Bakr, le premier calife. Son assassinat génère la première grande dissension entre les musulmans, appelée al-Fitna al-Koubra, quand les musulmans se divisèrent en deux groupes : ceux qui approuvaient l’assassinat d’Othman et ceux qui le condamnaient.

Après la mort d’Othman, Ali Ibn Abi Taleb accède enfin au califat (656-660), mais son avènement a lieu dans une ambiance de discorde et elle est vivement contestée par la famille de son prédécesseur, Othman. Il s’établit dans la cité irakienne de Koufa et ses opposants prennent la ville de Bassorah, dans le sud de l’Irak. Après avoir vaincu leur résistance au cours de la bataille du Chameau, Ali est contraint à affronter le gouverneur de la province de Syrie, Mouawiya Ibn Abi Soufiane, de la famille d’Othman, qui réclamait justice pour le calife assassiné.

La bataille de Siffîn

Les deux armées se rencontrent en juillet 657 à Siffin, un lieu situé sur le Haut Euphrate (l’actuelle Raqqa). Afin d’impressionner Ali et mettre en exergue le caractère sacrilège d’un combat entre musulmans, Mouawiya ordonne à ses hommes de brandir des feuillets du Corans transpercés au bout de leurs lances, ce qui eut pour effet de persuader Ali d’accepter l’arrêt des combats et l’arbitrage proposé par son adversaires dans le but de désigner un calife.
Cette décision est rejetée par une partie des partisans d’Ali qui refusent de soumettre à l’arbitrage des hommes ce qu’ils considèrent comme un choix de Dieu. Ils se séparent de lui, et seront connus dès lors sous le nom de Kharijites, ce qui signifie les « sortants », ceux qui ont quitté Ali. En conflit plus ou moins déclaré avec les Omeyyades, ils prônent la vertu et appellent à un renouveau de la société musulmane. Leur communauté s’est développée principalement en Irak, dans le Khouzistan, au Yémen, en Arabie centrale et à Oman.
L’arbitrage a lieu en février 658, dans l’oasis de Dûmat al-Jandal, voie de passage entre l’Arabie et la Syrie du Sud. C’est l’actuelle el-Djawf, ville située actuellement en Arabie Saoudite, au nord-ouest du plateau du Nedjd. ‘Amr Ibn al-‘As représentait Mo’awiya et Abou Moussa al-Ash’ari représentait Ali. Les discussions portaient sur la mort d’Othman. Elles aboutirent à la conclusion qu’il avait été tué injustement, ce qui eut pour effet de condamner Ali. Ce dernier, considérablement affaibli, se retire dans le sud de l’Irak où se concentrent ses partisans, les « chiites ». Il est assassiné sur le seuil de la grande mosquée de Koufa en l’an 661, par un Khârijite, Ibn Muljam. Il est enseveli à Nadjaf.

La succession d’Ali

Le fils aîné d’Ali, al-Hassan, accepta de reconnaître Mouawiya comme calife, et renonça à toute prétention au califat devant lui, dans la grande mosquée de Koufa. Il se retire à Médine où il meurt probablement empoisonné en 669. Le cadet, al-Hussein, refusa de prêter serment au calife Yazid Ier, le fils et successeur de Mouawiya à la tête du nouvel Etat dit « omeyyade » fondé par ce dernier. Il se retire à La Mecque. Appelé par les chiites à les rejoindre à Koufa, en Iraq, il est assassiné alors qu’il s’y rendait, dans la localité de Kerbala sur les bords de l’Euphrate, par les troupes du gouverneur omeyyade Ibn Ziyad qui agissait sur les ordres du calife, le 10 octobre 680 (10 mouharram 680).

La mort violente d’al-Hussein est commémorée tous les ans lors des cérémonies de la ‘Achoura. Le nom vient de ‘achra, le nombre dix en arabe, en référence au dixième jour de mouharram, le premier mois de l’année islamique. Les commémorations s’accompagnent de cérémonies de deuil au cours desquelles sont lus les récits de la mort d’al-Hussein. Elles culminent lors des processions où les hommes endeuillés se flagellent et se tailladent le front, s’infligeant le supplice vécu par le martyr. Le deuil collectif se poursuit pendant quarante jours et prend fin avec les célébrations du quarantième d’al-Hussein.

Ces événements tragiques créent une déchirure profonde dans la communauté musulmane naissante, désormais scindée en deux groupes, non sur des questions de définition du dogme, mais sur une querelle successorale : les chiites, partisans d’Ali et de la transmission du pouvoir au sein de la famille du Prophète ; et les sunnites, partisans du choix du calife par cooptation et partisans par conséquent de Mouawiya. Seulement ce dernier a institué un régime héréditaire en créant la dynastie des Omeyyades à laquelle vont succéder d’autres dynasties comme les Abbassides ou les Ottomans. Plus communément, les sunnites sont les partisans de la Sunna, la tradition forgée au temps du Prophète et de ses premiers successeurs. Ils constituent un bloc monolithique et on voit en eux les représentants de l’orthodoxie en Islam alors que le chiisme est plus diversifié. Ainsi les druzes du Liban et les alaouites de Syrie en sont issus, ainsi que les zaydites du Yémen.

La querelle sunnites – chiites a traversé les âges. De nos jours elle est ravivée du fait de la rivalité qui oppose l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite, réactualisant le bras de fer que se sont livrés à l’aube de l’Islam Ali et Mouawiya.

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