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Sunnisme et chiisme : différences doctrinales et enjeux politiques d’après L’islam contre l’islam d’Antoine Sfeir
Article publié le 30/08/2013

Par Félicité de Maupeou

Après le martyr de Hussein en 680, le chiisme continue à se développer : 12 imams se succèdent dont plusieurs sont à l’origine de sectes dissidentes au sein du chiisme. La doctrine s’élabore progressivement et se distingue nettement du sunnisme sur des questions fondamentales telles que le statut donné à l’imanat, l’existence d’un clergé et d’une direction spirituelle, et l’« effort d’interprétation ».

Le choix du chiisme, ou l’adhésion à des sectes chiites minoritaires s’avèrent relever rapidement de stratégies politiques, notamment pour marquer une opposition au pouvoir du calife sunnite.
Antoine Sfeir décrit comment les divergences doctrinales et les confrontations politiques se confondent dans l’histoire des deux principales branches de l’Islam et dessinent l’histoire du Moyen-Orient.

Développement du chiisme : courant dominant et courants minoritaires

Dissidences au sein du chiisme 12 imams sunnites se succèdent. Ali, fils de Hussein, est le quatrième imam sous le nom de Zein al-Abidine (658-713). Son fils Zayd donne naissance au zaydisme, branche dissidente du chiisme, située en majorité dans le nord du Yémen. Le sixième imam est Jaafar as-Sadiq (703-765) dont le petit fils Ismaël est à l’origine des ismaéliens qui forment plus tard la dynastie des Fatimides [1]. Hassan al-Askari (846-874), le onzième imam, est à l’origine des alaouites. Enfin le douzième imam Muhammad al-Mahdi est « occulté » en 874 selon les chiites duodécimains, majoritaires, qui attendent depuis lors son retour, qui amènera avec lui la justice et la paix.

Le fondement politique de l’émergence de dissidences religieuses L’émergence de doctrines chiites dissidentes ou le ralliement au chiisme sont souvent un moyen d’opposition politique, ethnique ou nationale au pouvoir central du calife sunnite, davantage qu’une révélation divine. Ainsi dès le X e siècle, le chiisme incarne les aspirations nationales de l’Irak et de l’Iran face à la Syrie sunnite. De même si la conversion des Égyptiens au chiisme s’explique en partie par leur héritage de traditions pharaoniques qui font du souverain un dieu, l’Égypte se rallie au chiisme fatimide en signe de dissidence face au califat de Bagdad.

Principaux points de divergences entre les doctrines chiite et sunnite

Les théologiens chiites étoffent progressivement les doctrines du chiisme. Ils établissent un corpus de base des hadiths duodécimains : ils reconnaissent la Sunna mais certains hadiths leur sont propres.

L’imanat La question de l’imanat est à l’origine d’une grande fracture théologique entre les deux principales branches de l’islam. L’imam sunnite est une personnalité appelée, pendant la prière communautaire du vendredi, à lire des passages du Coran et à les commenter : chacun est habilité à jouer ce rôle, il n’y a pas de clergé hiérarchisé. Dans le chiisme, l’imam est le véritable guide de la communauté, il est le chef temporel et spirituel désigné par Dieu lui-même. Cette différence fondamentale de dogme se retrouve dans les hadiths propres aux chiites qui affirment que dans sa lumière, Dieu fit jaillir d’une part Muhammad et la prophétie et d’autre part Ali et l’imamat. Chez les chiites, l’imamat vient donc compléter la prophétie et prend une dimension divine.

Les chiites considèrent leurs imams comme des dépositaires de la science divine, ayant un rôle de guide : ils sont donc chefs politiques et guides spirituels. Mais après Ali, l’impossibilité pour les imams chiites d’accéder au pouvoir politique, monopolisé par les sunnites, mène au développement d’une justification théologique de cette marginalisation : le pouvoir des imams chiites est donc considéré comme étant « occulté », notamment avec la disparation du douzième imam Mahdi à l’âge de 5 ans, en 874. Mahdi possédant toute la légitimité aux yeux des chiites, le pouvoir terrestre est une usurpation. Mais après l’occultation, les chiites sont privés d’un maître à penser : les oulémas tentent alors d’élaborer une nouvelle doctrine en s’arrogeant progressivement une partie des pouvoirs des imams. Ainsi apparaît un nouveau concept d’obéissance au mujtahid (savant reconnu) érigé en représentant de l’imam occulté. Progressivement, le pouvoir des oulémas chiites se renforce. A partir du XIXe siècle, ils s’impliquent dans la politique. Au XXe siècle, la révolution en Iran mène à l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeyni qui poursuit ces thèses doctrinales dans un but plus politique encore.

Le clergé et la direction religieuse dans le sunnisme et le chiisme Le sunnisme ne reconnaît pas d’intermédiaire entre le croyant et Dieu, il n’y a donc pas de clergé. Le mufti, religieux interprète de la loi islamique et plus grande autorité pour le pays ou région administrative et religieuse, et le juge, cadi, sont nommés par le pouvoir politique, c’est-à-dire le calife, le commandeur des croyants. Mais depuis l’abolition du califat en 1924 par Mustapha Kemal en Turquie, personne ne peut plus parler au nom de l’islam sunnite dans son ensemble. Aujourd’hui, les imams sunnites, formés ou non, sont en principe encore choisis par une décision politique ou par les croyants eux-mêmes. L’effort d’interprétation étant figé depuis le XIe siècle, et le califat n’existant plus, personne n’a le droit de parler au nom de tout l’islam et en même temps tout croyant peut s’arroger le droit de le faire. Selon Antoine Sfeir, on peut trouver dans cette légitimité à interpréter le Coran sur le seul critère de la foi une des origines de l’islamisme.
Le chiisme quant à lui s’organise selon un clergé très hiérarchisé. On devient cheikh en étudiant la religion. Après les années d’études théologiques, il est possible de pratiquer l’« effort d’interprétation » (ijtihad). Dans le chiisme persan par exemple, après 6 ans de théologie, il est possible de devenir mollah, c’est-à-dire membre du clergé chiite iranien, en pratiquant l’« effort d’interprétation ». Si un mollah trouve une nouvelle interprétation, il devient hodjatoleslam, « la preuve apportée par l’islam », et est ainsi reconnu pour son exégèse. Plus tard, si l’un de ses disciples est à son tour hodjatoleslam, il devient alors ayatollah « signe de Dieu ». Enfin le peuple choisit l’ayatollah qui dans ses prêches propose une interprétation globale de la famille, de la société, de la morale lui correspondant le mieux. L’ayatollah auquel le peuple s’est rallié devient marja’, référent.

L’ijtihad, l’« effort d’interprétation » Le sunnisme se considère comme l’aboutissement du monothéisme. Selon le sunnisme, les autres religions monothéistes ont reçu le message mais sous une forme incomplète et l’ont ensuite détourné. Chaque homme est donc appelé à se convertir à l’islam, et celui qui quitte la communauté des croyants est un apostat.
Dans le chiisme, l’effort d’interprétation se poursuit et constitue même une démarche impérative. Il n’y a pas l’idée d’une doctrine achevée. Cette différence repose sur une divergence essentielle avec le sunnisme : l’attente du retour de Mahdi qui reviendra juger les vivants et les morts. Dans l’attente de son retour, la légitimité du guide qui prend en charge la communauté des croyants est donc temporaire, et dès lors soumise en permanence à un examen critique de la part des théologiens formés, conduisant à une interprétation constante.

Particularités du chiisme

La taqiyya, la dissimulation La taqiyya, pratiquée dès la mort d’Ali, se formalise au VIIIe siècle : elle autorise le croyant à dissimuler sa véritable foi lorsqu’il est en danger. Dès son origine le chiisme est une religion de minorités, d’exclus et de persécutés. En effet, les chiites sont minoritaires dans l’ensemble du monde musulman sauf en Iran, où ils représentent 90% de la population, et à Barheïn, où 70% de la population est chiite. La pratique de la taqiyya s’inscrit dans un contexte de répression des chiites et a contribué à forger leur statut d’éternels persécutés en attente du rétablissement de la justice par la venue de l’imam « occulté » Mahdi.

Le tazieh, « témoignage de condoléances » Il s’agit pour les chiites du jour anniversaire de la mort de Hussein, troisième imam, en 680, au cours du massacre de Karbala. Le tazieh commémore aussi le martyr d’autres saints personnages. Cette cérémonie s’est développée dès la fin du VIIe siècle. L’expression de la douleur devient ensuite progressivement publique et spectaculaire avec des larmes et des cris, des processions des pénitents revêtus de linceuls ou se frappant avec des chaînes. Au début du XIXe siècle, les commémorations font place à des représentations de drames sacrés sous forme de pièces de théâtre : c’est alors l’apogée du tazieh qui est représenté chaque année dans des centaines de villages iraniens et dans les grandes villes. Cette commémoration religieuse est devenue un véritable art du spectacle doté d’une dramaturgie spécifique. Mais l’art du tazieh a aujourd’hui beaucoup perdu de son prestige.

Le sigheh, « mariage temporaire » Une différence fondamentale entre sunnites et chiites dans la conception du couple est l’usage par les chiites du mariage temporaire, appelé sigheh en persan. Pour les sunnites, cette forme d’union est interdite par le Prophète, tandis que le sigheh se trouve dans la constitution de la République islamique d’Iran même si sa légitimité sociale fait débat dans le pays. Il s’agit d’un accord oral entre un homme et une femme : contre de l’argent, la femme se donne à l’homme pour la durée choisie, une heure, un jour, un mois, un an ou plus. Les enfants nés de cette union ont un droit sur l’héritage de leurs parents et doivent être reconnus et entretenus par leur père. Le but du sigheh est d’autoriser les relations sexuelles hors du mariage permanent pour parer les problèmes d’adultère lors des longs voyages ou de maladies, ou encore pour des veuves ayant des difficultés à se remarier. Grâce au sigheh, l’homme et la femme peuvent s’offrir l’un à l’autre en respectant les lois de l’islam, sans recourir à la prostitution par exemple. Appelé « mariage de jouissance », le mariage temporel sexuel se distingue du mariage temporel non sexuel utilisé par exemple lorsqu’une femme travaille à côté d’hommes avec lesquels elle n’a pas de liens de parenté, ou lorsque deux futurs époux très pieux veulent se connaître mieux avant un éventuel mariage permanent. Présenté par les autorités iraniennes comme un garant de protection des femmes ainsi protégées par un contrat, peu de sigheh débouchent cependant sur une union permanente, et les femmes y ayant recours y perdent leur réputation et peinent ensuite à se marier de manière permanente.

Le chiisme développe une doctrine spécifique qui se distingue du sunnisme sur des questions fondamentales tels que l’imanat ou l’ « effort d’interprétation ». Certains aspects du chiisme, tels que le sigheh ou le tazieh lui sont très particuliers. Ces divergences doctrinales et ces particularismes ont souvent eu un aspect politique, notamment dans l’opposition au pouvoir du califat sunnite.

[1La dynastie des Fatimides apparaît en 890 Yémen, elle est implantée avec succès au Maghreb et règne sur l’Afrique musulmane, puis sur l’Egypte où elle fonde une dynastie bi-centenaire et un califat au Caire jusqu’en 1171, permettant pour la première fois au chiisme d’accéder à une position dominante sur la communauté sunnite.

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