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Les sunnites et les chiites, d’après l’ouvrage d’Antoine Sfeir, L’Islam contre l’Islam, l’interminable guerre des sunnites et des chiites. Partie 1 : Introduction, contexte et enjeux
Article publié le 13/08/2013

Par Félicité de Maupeou

Les musulmans sont aujourd’hui un milliard deux cent millions, 90% sont sunnites, 9% chiites duodécimains. Le 1% restant est constitué des chiites septimains, des kharijites, des ismaéliens et d’autres courants minoritaires non reconnus par le sunnisme.
Les affrontements entre les deux branches de l’Islam remontent à l’an 632, date de la mort du prophète Muhammad qui a entraîné une bataille de succession. Malgré Muhammad et le Coran qui sont les deux socles du sunnisme et du chiisme, il s’agit de deux religions différentes.

L’affrontement entre sunnites et chiites auquel nous assistons aujourd’hui conduit Antoine Sfeir [1] à parler d’une "guerre mondiale". Celle-ci est menée au nom de différences et de conflits dogmatiques. Elle est aujourd’hui particulièrement vive et n’est pas prête de s’éteindre, selon Antoine Sfeir. Au Pakistan, on compte près d’un attentat par semaine contre des lieux de culte sunnites ou chiites. L’Irak souffre de violents affrontements entre sunnites et chiites dans ce qui apparaît de plus en plus comme une guerre civile. Les confrontations entre les deux principales branches de l’Islam concernent également le Liban de manière moins violente pour l’instant. A Barheïn, la révolte des chiites persiste : citoyens dans un pays gouverné par des sunnites, ils sont soutenus dans leur révolte par l’Iran. Leur soulèvement se propage au Yémen où la minorité chiite est également aidée par l’Iran dans sa révolte contre les autorités sunnites et l’armée saoudienne depuis 2009. En Syrie, la rébellion pourrait être conduite à distance ou encouragée par des puissances sunnites contre le pouvoir alaouite, une branche du chiisme. Cette confrontation entre les deux branches de l’Islam s’étend également à la Chine où une cinquantaine de millions de musulmans, dont une petite minorité chiite, se concentre dans les régions du Xinjang (à l’ouest), et du Ningxia (au centre).

L’Islam contre l’Islam, l’interminable guerre des sunnites et des chiites, vient de recevoir le prix Livre et droits de l’Homme de Nancy, récompensant les meilleurs témoignages ou essais inscrits dans la défense des droits de l’Homme. L’auteur considère qu’il est trompeur de décrypter les événements qui secouent le monde arabe aujourd’hui à travers le prisme de l’opposition entre démocratie et dictature. En effet, le terme de démocratie est aujourd’hui galvaudé selon lui : « la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Aujourd’hui, la démocratie est souvent réduite à l’idée de la loi du nombre. Or la loi du nombre ne fonctionne pas au Moyen-Orient, véritable mosaïque » de communautés. Il propose donc d’expliquer les événements du monde arabe actuel à travers la « confrontation généralisée » entre sunnites et chiites. Cette confrontation, qui prend aujourd’hui des allures de « guerre mondiale », repose sur une ancienne opposition que l’auteur explique en remontant à ses racines théologiques et historiques. L’examen de l’histoire des deux branches principales de l’Islam est selon lui indispensable pour comprendre la situation actuelle, notamment parce qu’elle est intimement liée à la constitution du monde politique moyen-oriental.

Le contexte de l’affrontement sunnito-chiite au XX ème et XXI ème siècle : l’ambiguïté des relations entre l’Occident et le Moyen-Orient

La « confrontation généralisée » entre sunnites et chiites que connaît aujourd’hui le monde musulman s’inscrit dans un contexte politique régional décrit par Antoine Sfeir à l’aune des liens ambigus entre l’Occident et le monde arabe, notamment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Après la Seconde Guerre mondiale, les pays arabes nouvellement indépendants ou en voie de l’être gardent des liens étroits avec les pays colonisateurs, notamment la France et la Grande-Bretagne, qui continuent à s’opposer par colonies, anciennes colonies ou mandats interposés. La visée colonisatrice visait à exporter la démocratie et la citoyenneté occidentales. Si cela semble avoir fonctionné dans un premier temps au Liban, en Syrie ou en Égypte, notamment grâce à la formation donnée par les nombreuses congrégations religieuses, l’enseignement de ces « idées nouvelles » ne s’adressait cependant qu’à une élite et ne touchait pas les classes plus populaires.
En 1948, le choc de la création d’Israël dans la région a ébranlé les régimes en place. Pour l’Occident, il ne s’agit alors plus d’exporter la démocratie mais de défendre dans le monde arabe les intérêts occidentaux menacés par le soutien occidental à l’Etat hébreu, surnommé « excroissance du monde occidental » dans la région.
En 1956, la « guerre de Suez » autour du canal de Suez entraîne la perte du statut de grandes puissances régionales de la France et de la Grande-Bretagne au profit de l’Union soviétique et des Etats-Unis : la guerre froide s’étend au Moyen-Orient. En Égypte, Nasser, héraut du « nationalisme arabe » et de l’unité des peuples et des cultures arabes, porte l’idée d’un Etat moderne sur le modèle occidental. Cependant, l’Occident choisit comme allié non l’Égypte mais l’Arabie saoudite qui applique pourtant le Coran comme constitution. En Arabie saoudite, les courants islamiste et salafiste sont animés par des valeurs défendues par l’école juridique et théologique hanbalite, retenue par la branche sunnite, dominante dans le pays. Par cette alliance, les Etats-Unis contrôlent le premier producteur mondial de pétrole. Jusqu’en 1979, ils contrôlent également le deuxième producteur mondial de pétrole : l’Iran du Chah Mohammad Reza Pahlavi.

La confrontation entre sunnites et chiites

En Iran, le renversement du Chah en 1979 marque l’irruption sur la scène arabe de l’Iran chiite et perse qui constitue avec la Syrie une diplomatie contestataire, notamment en opposition avec la diplomatie sunnite soutenue par les Etats-Unis et menée par l’Arabie saoudite. L’Iran réussit pour la première fois, en utilisant le chiisme, seconde branche minoritaire de l’Islam, à s’implanter dans le monde arabe et à influer sur sa diplomatie. Le sunnisme est quant à lui porté par l’Arabie saoudite depuis les accords égypto-israéliens de Camp David de 1978.
Depuis 1992, les affrontements entre chiites et sunnites se sont ravivés sous la forme d’une « guerre mondiale ». En 1992 le commandant Massoud, figure mythique de la résistance afghane à l’Armée rouge, attaque la tribu à 90% chiite des Hazaras. Les Hazaras vivent au centre de l’Afghanistan, notamment dans la province de Bâmyân, ils représentent 12 à 13% de la population afghane, et ont été historiquement une tribu opprimée. Ces événements attisent les tensions et créent une haine tenace parmi les chiites contre les sunnites. Ils interviennent dans un contexte particulier : l’Afghanistan était alors déchiré par une guerre civile qui a duré quatre ans (1992-1996) et qui a suivi le départ des Etats-Unis. Elle s’est achevée par la victoire des Talibans. Le départ des Etats-Unis est considéré comme une grande trahison par Oussama Ben Laden, soutenu jusqu’alors par la puissance américaine en armement et en moyens. Ben Laden, qui avait fait de l’Afghanistan une sorte de laboratoire pour son projet de recréer un califat islamique, voit ses rêves détruits par la guerre civile et se transforme en un ennemi pour les Etats-Unis. Aujourd’hui, la guerre entre les sunnites et les chiites est mondiale, elle peut remettre en cause toute la stabilité de l’Islam. Antoine Sfeir explique les raisons de cet affrontement autour de trois axes : il repose sur des raisons religieuses, ethniques, et stratégiques, soit strictement politiques. Les affrontements entre les deux branches de l’Islam remontent à l’an 632, date de la mort du prophète Muhammad, suivie d’une bataille de succession. Cependant, l’Islam se trouve particulièrement éclaté depuis la disparation en 1924 du califat, aboli par Atatürk : il n’existe alors plus aucune autorité réellement capable de se prononcer sur le dogme et de l’imposer, à l’exception du roi du Maroc dont l’autorité est cependant limitée à son seul pays.

L’histoire des deux branches principales de l’Islam est inséparable de la constitution de la sphère politique au Moyen-Orient : ainsi la dynastie des Séfévides choisit le chiisme comme religion d’Etat dans l’empire perse au XV ème siècle dans le but de distinguer les Perses des Arabes. Cet exemple est un prémisse de la géopolitique de la région, toujours intimement liée à la religion. La profonde interdépendance entre l’histoire religieuse et politique du Moyen-Orient conduit Antoine Sfeir à considérer dans son ouvrage que le prisme du religieux est essentiel pour avoir une lecture pertinente et complète du Moyen-Orient et du monde musulman au risque de se contenter d’une vision occidentale réduite et tronquée des événements historiques actuels qui secouent la région.

A LIRE EGALEMENT : Aux origines du chiisme, d’après le livre d’Antoine Sfeir, L’Islam contre l’Islam, l’interminable guerre des sunnites et des chiites. Partie 2

Bibliographie

- Antoine Sfeir, L’Islam contre l’Islam, l’interminable guerre des sunnites et des chiites, 2013.
- Article l’Orient-Le Jour « Antoine Sfeir, lauréat du prix Livre et droits de l’homme à Nancy », 2013.

[1Antoine Sfeir est un politologue franco-libanais, directeur-fondateur des Cahiers de l’Orient, et Président du Centre d’Etudes et de Recherche sur le Proche-Orient (CERPO).

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