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Les ambassadeurs de France au Liban de 1946 à nos jours : un corps spécifique de la diplomatie française au Moyen-Orient ? (2/2)
Article publié le 13/10/2017

Par Stéphane Malsagne

Stéphane Malsagne est agrégé, docteur en histoire (Paris I) et chargé d’enseignement sur l’histoire du Moyen-Orient à Sciences Po Paris et à l’UVSQ.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Liban dont Fouad Chéhab (1902-1973), une figure oubliée de l’Histoire libanaise, Karthala/Ifpo, 2011 ; Journal du Père Lebret au Liban et au Moyen-Orient (1959-1964), Geuthner, 2014 et Sous l’œil de la diplomatie française. Le Liban de 1946 à 1990, Geuthner, 2017.

Lire la partie 1 : Les ambassadeurs de France au Liban de 1946 à nos jours : un corps spécifique de la diplomatie française au Moyen-Orient ? (1/2)

Quelle expérience diplomatique préalable au Liban, dans le monde arabe et au Moyen-Orient ?

Une expérience diplomatique préalable au Liban, au Moyen-Orient ou dans un autre pays arabe est-elle un critère important de choix des ambassadeurs de France à Beyrouth ? Existe-t-il une logique systématique de nomination liée à une telle expérience ? En réalité, la grande diversité des profils et des carrières des titulaires du poste ne plaide pas en faveur de l’existence d’une telle logique. En 1994, Jean-Pierre Lafon est ainsi nommé au Liban sans aucune connaissance du terrain.

Plusieurs variables semblent cependant clairement jouer le rôle d’accélérateur vers une nomination au Liban. Il apparaît ainsi nettement qu’occuper un poste de premier secrétaire ou de premier conseiller à Beyrouth renforce considérablement les chances du titulaire de devenir ultérieurement ambassadeur. Certains ambassadeurs de France ont déjà en effet une très bonne connaissance du terrain libanais et de ses enjeux complexes. C’est le cas d’Hubert Argod (1975-1979) qui avait déjà exercé à Beyrouth comme premier secrétaire (1947-1951) sous l’ambassade d’Armand du Chayla. Il est donc probable que ce facteur a joué un rôle non négligeable dans sa nomination au moment critique des premières années de la guerre « civile ». Christian Graeff (1985-1987) avait aussi été premier secrétaire dans la capitale libanaise (1963-1967) au moment des ambassades du baron de Boisseson, puis de Pierre-Louis Falaize. Sa connaissance du terrain libanais remonte même aux années cinquante, car c’est à Bikfaya qu’il vint en 1957 perfectionner sa connaissance de la langue arabe. Après la guerre, de nouveaux ambassadeurs de France retrouvent un Liban qu’ils ont déjà connu comme diplomates pendant la guerre. C’est le cas de Daniel Husson (1991-1er février 1993), premier conseiller à Beyrouth près de dix ans plus tôt (1982-1984), à une époque charnière de la guerre civile libanaise ponctuée par l’invasion israélienne du Liban suivie par les massacres de Sabra et Chatila, l’assassinat de Béchir Gemayel, ou encore les massacres dramatiques du Chouf et l’attentat du Drakkar en 1983. Là encore, le choix de Daniel Husson comme premier ambassadeur de France dans les premiers mois de la Seconde République libanaise d’après-guerre fut très probablement motivé par sa grande expérience préalable du terrain. Il arrive qu’un poste de premier conseiller à Beyrouth précède immédiatement une nomination au grade d’ambassadeur au Liban. André Parant (2007-2009) est le seul à entrer dans cette configuration.

Sans avoir nécessairement occupé un poste diplomatique préalable au Liban, il apparaît que certains ambassadeurs de France à Beyrouth avaient déjà une bonne connaissance du terrain libanais et moyen-oriental. Ainsi, Paul-Marc Henry (1981-1983) eut déjà l’occasion de fréquenter le Liban dans les années 1950-1951, dans le cadre de sa mission auprès du Secrétariat international de l’UNRWA à Beyrouth. Avant de prendre ses fonctions à Beyrouth le 22 avril 1997, Daniel Jouanneau avait déjà parcouru le pays par ses deux visites effectuées en 1974 et 1976, alors qu’il était premier secrétaire au Caire. C’est encore lui, qui, en tant que chef du protocole, avait préparé lors d’une visite à Beyrouth les deux voyages présidentiels de Jacques Chirac en avril et octobre 1996. Il y rencontra déjà à l’occasion les dirigeants libanais. Emmanuel Bonne, nommé en 2015 à Beyrouth a aussi au préalable une bonne connaissance du Liban qu’il fréquenta dix ans plus tôt, non comme diplomate, mais comme chercheur au Cermoc.

Un autre critère important intervient pour tenter d’expliquer la nomination de nombreux ambassadeurs à Beyrouth n’ayant pas eu au préalable d’expérience libanaise. Il s’agit de l’occupation antérieure d’un poste d’attaché, de conseiller, de secrétaire ou même d’ambassadeur dans un pays arabe, et plus largement au Moyen-Orient. Avant d’être nommé à Beyrouth en 1943, Armand du Chayla avait été, près de vingt ans plus tôt, attaché d’ambassade à Constantinople (1924). Georges Balaÿ (1952-1955) fut ministre plénipotentiaire à Bagdad dès 1946. Pierre-Louis Falaize (1964-1967) fut d’abord ambassadeur de France à Amman (1954-1956) avant d’être nommé à Beyrouth en 1964. Louis Delamare (1979-1981) avait été secrétaire général des centres culturels français à Istanbul (1950-1951), puis au Caire (1951-1954). Jean-Pierre Lafon (1994-1997) a exercé à Téhéran comme chef de la mission culturelle et de coopération technique à l’ambassade de France (1977-1979). Philippe Lecourtier (1999-2004) a été nommé auparavant ambassadeur de France à Bagdad en 1990, sans y être toutefois installé. Bernard Emié (2004-2007) fut d’abord ambassadeur de France à Amman, avant de rejoindre Beyrouth deux ans plus tard. Denis Pietton (2009-2012) fut d’abord consul général à Jérusalem entre 1999 et 2002, avant d’être nommé au Liban en 2009. Patrice Paoli (2012-2015) est quant à lui un fin connaisseur des pays du Moyen-Orient avant sa prise de fonction à Beyrouth. Il exerça en effet d’abord comme attaché culturel de coopération à Sanaa, avant d’être nommé premier secrétaire à Amman entre 1983 et 1987, puis comme premier conseiller au Caire entre 1995 et 1999. Il fut surtout deux fois ambassadeur au Moyen-Orient (à Koweit dès 1999 et à Abou Dabi à partir de 2005) avant de rejoindre Beyrouth. Emmanuel Bonne fut d’abord deuxième conseiller à Téhéran (2003-2006) et premier conseiller à Riyad entre 2006 et 2009. Le dernier ambassadeur en date, Bruno Foucher, a dirigé enfin l’ambassade de Téhéran de 2011 à 2016. Entre 2000 et 2003, il avait exercé comme premier conseiller à Riyad. Le monde arabe est donc déjà un espace de connaissances pour bon nombre de ces diplomates français nommés à Beyrouth.

Quelques ambassadeurs de France à Beyrouth semblent toutefois débarquer sur place sans expérience particulière du monde arabe, ni du Moyen-Orient. Louis Roché a ainsi fait l’essentiel de sa carrière en Europe et en Australie avant d’être nommé au Liban en 1955. Son rapport diplomatique de fin de mission rédigé en 1960 montre toutefois qu’il s’est déjà rendu à titre personnel en Orient à l’hiver 1928-1929, séjour pendant lequel il resta près de 15 jours à Beyrouth. Avant sa nomination à Beyrouth en 1960, Robert de Boisseson a essentiellement exercé en Extrême-Orient et au Chili, malgré une expérience en Afrique du nord.

La direction d’Afrique-Levant : grande pourvoyeuse d’ambassadeurs

Une autre variable accélératrice est l’occupation, au cours de la carrière diplomatique, d’un poste au sein de la direction d’Afrique-Levant au Quai d’Orsay. Cela apparaît clairement comme un gage de crédibilité pour le futur titulaire du poste. Au sein d’Afrique-Levant, les diplomates entretiennent en effet déjà de nombreuses correspondances avec les ambassadeurs de France nommés à Beyrouth et au Moyen-Orient et sont déjà très familiarisés avec les acteurs et les enjeux complexes du terrain.

Depuis l’indépendance du Liban, plusieurs diplomates ont en effet occupé ce type de poste avant d’être nommés dans la capitale libanaise. C’est le cas de Georges Balaÿ (1952-1955), directeur en 1945, d’Hubert Argod (1975-1979), sous-directeur du Levant entre 1958-1961, de Paul-Marc Henry (1981-1983) chargé des affaires économiques d’Afrique-Levant en 1948-1949, de Paul Blanc (1987-1989), entre 1960 et 1962, d’André Parant (2007-2009) préalablement sous-directeur d’Egypte-Levant à la direction d’Afrique du nord-Moyen-Orient entre 2000 et 2002, de Denis Pietton (2009-2012) à partir de 1983, d’Emmanuel Bonne (2015-2017) entre 2000 et 2003. Le poste de directeur d’Afrique du Nord-Moyen-Orient peut parfois même être un tremplin direct pour une nomination à Beyrouth, comme l’illustrent les cas de Bernard Emié (2004-2007) et de Pascal Paoli (2012-2015). Avant son arrivée à Beyrouth en 2015, Emmanuel Bonne était quant à lui le conseiller pour l’Afrique du nord et le Moyen-Orient à la cellule diplomatique de la présidence de la République. C’est lui qui, dès 2013, un an avant la vacance présidentielle née du départ de Michel Sleiman, avait présenté un rapport à François Hollande sur la crise présidentielle libanaise. Le rapport prévoyait trois options : la prolongation du mandat de Michel Sleiman, le recours au commandant en chef de l’armée ou l’élection d’une personnalité nouvelle extérieure aux jeux politiques.

A quel moment l’obtention du poste à Beyrouth intervient-elle dans la carrière diplomatique des ambassadeurs ?

Là encore, aucune logique particulière ne semble se dessiner. L’observation du parcours des vingt six ambassadeurs de France au Liban depuis 1943 révèle que la nomination à Beyrouth correspond parfois à un début de carrière, ou une première ambassade. Paul-Marc Henry (1981-1983) représente toutefois un cas atypique, car sa nomination comme ambassadeur intervient à la fin de sa carrière, mais correspond aussi à sa première véritable ambassade. Pour Christian Graeff (1985-1987), Beyrouth est aussi la première ambassade de sa carrière, tout comme Jean-Pierre Lafon (1994-1997), ou encore Emmanuel Bonne (2015-2017). La plupart des ambassadeurs à Beyrouth ont toutefois déjà été ambassadeurs auparavant. La nomination au Liban intervient souvent à un moment avancé de la carrière, souvent l’avant-dernier poste diplomatique avant la retraite (Louis Roché, Robert de Boisseson, Pierre-Louis Falaize, Pierre Millet, Bernard Dufournier, Fernand Wibaux, Christian Graeff, Michel Chatelais, Jean-Pierre Lafon, Denis Pietton). La nomination à Beyrouth peut parfois même couronner une carrière diplomatique. C’est le cas de Georges Balaÿ (1952-1955), de Michel Fontaine (1971-1975), d’Hubert Argod (1975-1979), de Paul-Marc-Henry (1981-1983), de Paul Blanc (1987-1989), de René Ala (1989-1991), de Daniel Husson (en 1993, proche de la retraite, ce dernier avait demandé à être prolongé d’un an, mais le refus de Roland Dumas précipita l’arrivée de Michel Chatelais) entre 1991 et 1993, de Philippe Lecourtier (1999-2004). Beyrouth peut être enfin synonyme d’interruption brutale en temps de guerre, comme l’illustre l’assassinat tragique de Louis Delamare en novembre 1981.

Au final, le cas libanais est instructif car il permet de présenter un échantillon éclairant de l’histoire du dispositif diplomatique français au Moyen-Orient mis en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Liban en est assurément l’un des épicentres majeurs et permet de mieux comprendre les logiques de nominations diplomatiques, même si les vingt-six exemples étudiés ne permettent pas de conclure à l’existence d’un profil-type de diplomate nommé à Beyrouth. L’analyse du cas libanais est plus généralement une invitation à étudier sur la longue durée les parcours et les profils des diplomates français dans l’ensemble du Moyen-Orient.

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