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Le Liban : géographie d’un Etat multiconfessionnel
Article publié le 16/10/2013

Par Hervé Amiot

Ce premier article de notre dossier sur le Liban s’attache à la cartographie des confessions religieuses.

Cette tâche n’est pas chose aisée, du fait de l’absence de recensement officiel depuis les années 1930, absence elle-même due au caractère multiconfessionnel du pays. La publication de données démographiques pourrait en effet entrainer des revendications de la part de certaines confessions et ainsi briser l’équilibre très fragile établi depuis la fin de la guerre civile (1975-1990). Pour cerner la répartition des confessions sur le territoire libanais (III), il est d’abord nécessaire de se pencher sur les racines historiques du multiconfessionnalisme (I), puis d’adopter un regard critique vis-à-vis des statistiques (II).

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Carte : Répartition des confessions religieuses au Liban sur la base des listes électorales de 2000


I – Les origines du multiconfessionnalisme

• Les origines historiques : Mont-Liban et villes côtières

La répartition des confessions religieuses est en grande partie liée à l’histoire et à la topographie du territoire libanais.

Les maronites, chrétiens d’Orient ayant refusé de s’inféoder au rite byzantin s’installent dès le Vème siècle dans les montagnes du Liban. Après les croisades, ils s’ouvrent sur l’Occident (ralliement à Rome au XIIème siècle). Cependant, ils gardent leurs particularités, comme le rite en langue syriaque ou arabe, et la localisation dans le Mont-Liban. Ils partagent d’ailleurs cet espace montagneux avec la communauté druze, qui pratique un rite dérivé de la branche ismaélienne, elle-même dérivée du courant chiite. Les Druzes se sont réfugiés dans la région du Chouf, au Sud du Mont-Liban, fuyant les persécutions réalisées contre les branches hétérodoxes de l’Islam, et ont développé une société féodale complexe. Enfin, la troisième communauté présente dans les montagnes est la communauté chiite. Ces trois communautés vivent en symbiose et connaissent leur apogée au XVIème siècle, avec l’avènement de ce qu’on pourrait voir comme la première entité politique libanaise : l’Emirat druze des maanides, qui culmine sous l’émir Fakhreddine (1590-1635).

A côté de cette société des montagnes, refuge des religions hétérodoxes, Georges Corm (1986) relève l’existence d’une société des villes en tous points opposée. Les villes situées sur le littoral de l’actuel Liban sont sous administration directe de l’Empire ottoman, et ne bénéficient pas de l’autonomie relative de la région montagneuse enclavée. Ces villes sont majoritairement peuplées par des sunnites et des grecs orthodoxes, comme toutes les villes du Moyen-Orient. Les villes ne commencent à accueillir des habitants des montagnes qu’à la fin du XIXème siècle.

C’est avec le mandat français après la Première Guerre mondiale, et la constitution du « Grand Liban » (le Liban actuel) que les villes côtières vont être rattachées à la montagne. C’est à partir de là que le confessionnalisme va s’institutionnaliser et devenir un fondement de la vie politique libanaise. Cela va accentuer les tensions au sein du pays, pour aboutir à la guerre civile, ce que nous verrons dans un prochain volet. Pour G. Corm, cette institutionnalisation du confessionnalisme, loin de permettre la coexistence pacifique entre les communautés, est le signal de la ruine du Liban. Désormais, le confessionnalisme sera un argument utilisé abondamment par les familles et les clans en lutte pour le pouvoir. Par ailleurs, il va contribuer à créer des représentations erronées, d’une part parmi les Libanais, engendrant la haine de l’autre, et d’autre part au sein de l’opinion mondiale, ayant des visions manichéennes simplificatrices.

• Un multiconfessionnalisme institutionnalisé

Sous le mandat français, une Constitution est promulguée en mai 1926. Celle-ci met en place un régime républicain, avec une Chambre des députés dont les sièges sont répartis en fonction des communautés. En novembre 1943, dans le contexte de l’attente de l’indépendance (accordée par la France en 1936 mais pas encore effective), le président maronite nouvellement élu, Becharra el-Khoury, et son président du Conseil sunnite, Riad es-Solh, engagent une réflexion qui aboutira au « Pacte national ». Celui-ci répartit les fonctions politiques et administratives entre les différentes confessions. Ainsi, le président de la République sera maronite, le président du Conseil, sunnite, et le président de la Chambre des députés, chiite. Le Pacte national est remis en cause avec la violente guerre civile, qui éclate en 1975.

Les élections se déroulent donc sur une base confessionnelle. Depuis les accords de Taëf (22 octobre 1989), conclus pour mettre fin à la guerre civile et réconcilier le pays, le Parlement se compose de 128 députés, 64 chrétiens et 64 musulmans. Parmi les députés chrétiens, il y a 34 députés maronites. Les députés musulmans comportent 27 chiites et 27 sunnites. Le territoire libanais est divisé en circonscriptions, les caza, remplacées partiellement par les mouhafazas (circonscriptions de plus grandes tailles) à partir des élections de 1992. Dans chaque circonscription, des places de députés sont réservées pour chaque communauté. Par exemple, les électeurs du caza du Chouf (Sud de Beyrouth) doivent élire trois députés maronites, deux députés druzes, deux députés sunnites, et un député grec catholique. Ainsi, il s’agit pour chaque député d’une confession de convaincre les électeurs de toutes les autres confessions, ce qui, pour Debié et Pieter (2003), augmente le clientélisme et favorise la mainmise de grandes familles sur la politique locale. Le découpage des circonscriptions est aussi dicté par des stratégies électorales liées aux confessions. Par exemple, dans le Sud-Liban, deux mouhafazat ont été réunis pour permettre l’élection plus facile de la liste Hezbollah-Amal (partis chiites).

II – Un imbroglio statistique

Avant d’étudier la répartition des confessions au Liban, il faut souligner la grande incertitude qui entoure l’évaluation de la population. Toutes les conclusions seront donc à prendre avec prudence et regard critique.

• L’absence de recensement

La principale raison de l’absence de recensement au Liban est la suivante : dans un pays où l’équilibre confessionnel fragile s’est déjà rompu, provoquant une guerre civile sanglante, de nouveaux comptages de la population risqueraient de mettre au jour la dichotomie entre la représentation confessionnelle et la situation démographique réelle du pays. Cela risquerait de provoquer le mécontentement de certains groupes, qui se sentiraient mal représentés, et les tensions seraient susceptibles de ressurgir.

Dans leur Atlas du Liban (2007), Eric Verdeil et ses collaborateurs recensent les différents comptages de la population depuis le mandat français. Trois comptages ont été réalisés sous le mandat français, dont le seul recensement de l’histoire du Liban, en 1932 (excluant les Libanais émigrés). Après cette date, plus aucun recensement n’a été réalisé. Les chiffres reposent sur des extrapolations ou des sondages. Sous la présidence de Fouad Chéhab, des enquêtes sont réalisées, comme celle de 1970, qui estime la population à partir de la population résidente. Après la guerre, deux enquêtes réalisées à un an d’intervalle (1996 et 1997) donnent des résultats très différents (écart de près de 25% pour la mesure de population totale : 3 millions d’habitants pour la première, et 4 millions pour la deuxième). Les études réalisées par des universités dans les années 2000 divergent également.

Les divergences dans ces évaluations s’expliquent de plusieurs manières. D’abord, les résidences principales n’ont pas bien été recensées, ce qui affecte la mesure de la population totale. Ensuite, le poids de l’émigration est difficile à cerner. Enfin, le poids de l’immigration constitue une incertitude de taille, tout comme celui de l’immigration.

• Un moyen alternatif mais avec des limites : les listes électorales

Si le recensement n’existe pas au Liban, des données partielles renseignent sur l’évolution de la structure confessionnelle du pays. Parmi celles-ci, les données électorales sont les plus pertinentes.

Il faut cependant garder à l’esprit les limites de ces données. Celles-ci ne recensent que les Libanais inscrits sur les listes électorales.
- Par conséquent, les moins de 21 ans (n’ayant pas le droit de vote), ne sont pas comptés. Cela constitue un biais non négligeable, notamment pour les populations musulmanes, qui ont a priori une structure par âge plus jeune que les populations chrétiennes. Par ailleurs, les immigrés qui ne possèdent pas la nationalité libanaise ne sont pas inscrits sur les listes, et donc ne sont pas comptés dans les estimations. Cela concerne surtout les Palestiniens qui sont arrivés par vagues en 1949 (Première guerre israélo-arabe), 1967 (Guerre des Six-Jours) et 1970 (Septembre noir en Jordanie), les Syriens, mais aussi les nouvelles migrations économiques, comme celles des Philippines, employées comme personnel domestique dans les grandes villes.
- A l’inverse, des Libanais peuvent encore être inscrits sur les listes et avoir émigré. Cela engendre un biais, notamment pour les populations chrétiennes et arméniennes, qui ont le plus quitté le Liban. Si elles ne se sont pas désinscrites des listes, elles sont encore comptées dans les évaluations.

III – Géographie confessionnelle du Liban

Malgré les imperfections de la base de données électorale, on peut tenter de localiser les minorités. On remarque que celles-ci occupent des territoires assez différenciés dans l’espace, lié à l’héritage historique développé précédemment. Toutefois, elles s’enchevêtrent : un territoire n’est jamais homogène du point de vue de la confession ; il y a toujours une confession majoritaire et une/des confession(s) minoritaire(s). Nous nous basons ici sur la base de données électorale de l’année 2000, qui est traitée par E. Verdeil dans l’Atlas du Liban.

• Une répartition différenciée non homogène

Les sunnites sont très présents dans les grandes villes. Ils sont nettement majoritaires à Saïda et Tripoli, et forment le premier groupe confessionnel à Beyrouth. En milieu rural, ils sont principalement regroupés dans l’Akkar, à l’extrême nord et dans le Sud de la Bekaa (plaine comprise entre Mont-Liban et l’Anti-Liban). Les chiites sont très concentrés dans le Sud du pays (Jabat Amil) et dans le Nord de la Bekaa, autour de Baalbek. Ils sont traditionnellement absents des villes, sauf à Beyrouth et sa banlieue, où la communauté est importante. Le peuplement druze se concentre au Sud du Mont-Liban, dans le Chouf et la région d’Aley, comme à ses origines. Les Druzes sont aussi présents sur les piémonts du mont Hermon, dans la partie Sud de l’Anti-Liban. Les Alaouites sont peu nombreux au Liban. Ils sont présents dans le Nord du pays, dans la continuité de leur principal foyer, le Jabal Ansariyeh (côte nord-ouest de la Syrie).

Les communautés chrétiennes sont aussi fortement concentrées. Les maronites sont fortement implantés sur le versant occidental du Mont-Liban. Ils sont majoritaires sur l’espace allant du nord de Beyrouth à Zhgorta, tandis qu’ils se mélangent avec les druzes dans la périphérie Est et Sud de Beyrouth, avec les grecs-orthodoxes dans la région de Zhgorta et de Baabda, et avec les chiites aux alentours de Jezzine. Les Eglises grecques sont le plus souvent minoritaires sur leur territoire. Les Grecs orthodoxes forment traditionnellement de fortes communautés dans les grandes villes littorales (Tripoli, Beyrouth). Sinon, ils sont présents dans le Mont-Liban central, à côté des Druzes et Maronites, au Sud Est du pays et dans l’extrême nord (Akkar). Les Grecs catholiques melkites sont présents dans les villes de Zahleh, Saïda et Tyr, et dans une moindre mesure à Beyrouth. En milieu rural, ils sont éparpillés dans le Sud du Mont-Liban, autour de Jezzine, et dans le Nord de la Bekaa. Enfin, les communautés arméniennes (arrivées majoritairement d’Anatolie après la Première Guerre mondiale, où elles ont fui les massacres perpétrés par les Turcs), sont concentrées à Beyrouth et dans la Bekaa centrale.

• Mobilité des populations : émigration, exil, retour

Il ne faudrait pas voir les communautés implantées dans leur territoire local de façon immuable. Celles-ci sont mobiles. Outre l’émigration des populations, la guerre civile a provoqué des déplacements forcés de populations à l’intérieur du territoire. A Beyrouth, de forts mouvements de population ont été enregistrés : la population musulmane a migré vers Beyrouth-Ouest, tandis que la population chrétienne s’est installée dans les quartiers Est et Nord. Il en résulte une forte homogénéisation confessionnelle de la ville, alors séparée par une ligne de démarcation. Le clivage a suivi la guerre : en 1994, seuls 10% des déplacements effectués dans la ville franchissaient l’ancienne ligne de démarcation. Cela met en évidence les barrières qui sont restées dans les mentalités. La guerre a aussi touché le Chouf (Sud du Mont-Liban) lors de la guerre de la Montagne (1982-84), opposant les Druzes aux Phalanges chrétiennes. Dans le Sud Liban, l’avancée de l’armée israélienne a entrainé la venue d’un fort contingent de chiites vers les banlieues de Beyrouth. Le reste du Liban est aussi marqué par les mouvements de population, même s’ils sont moindres : à Tripoli, de nombreux chrétiens se replient vers Zghorta ; dans la Bekaa, le clivage entre Zahleh et sa banlieue se durcit ; près de Baalbek, les villages chrétiens perdent aussi de leur population.

Après la guerre, le gouvernement a mis en place une « politique des déplacés », pour permettre à ceux qui avaient connu l’exode forcé pendant la guerre de retourner dans leur lieux de vie initiaux. Ses résultats n’ont pas été mesurés, faute de données sur la population. Cependant, une enquête d’une ONG, l’Institut libanais pour le développement économique et social (ILDES), semblerait montrer que la réalité du retour est faible, et ne concerne qu’environ 20% des populations déplacées pendant la guerre. Cette politique a été entachée de pratiques clientélistes, arbitraires dans la distribution des fonds, et d’un manque de transparence.

• L’évolution relative des différentes confessions

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Graphique emprunté à l’Atlas du Liban, Eric Verdeil dir. (2007), p. 81.

Sur le graphique, on voit l’estimation de l’évolution du rapport confessionnel. Avec toutes les réserves que l’on peut émettre sur les chiffres, la part de la population chrétienne aurait baissé de 60% en 1932 à 35 % en 2006, tandis que la part de la population musulmane aurait augmenté de 40% à 65%.

Bibliographie

- Georges CORM, Géopolitique du conflit libanais, Paris, La Découverte, 1986.

- Franck DEBIÉ et Danuta PIETER, La paix et la crise : le Liban reconstruit ?, Paris, PUF, 2003.

- Eric VERDEIL, Ghaleb FAOUR et Sébastien VELUT, Atlas du Liban, Institut français du Proche-Orient, CNRS Liban, 2007.

- « Le Liban », par Yara Khoury et Anne-Lucie Chaigne-Oudin,
http://www.lesclesdumoyenorient.com/Liban.html#empireottoman

Plus de détails sur les confessions :

- Les chrétiens d’Orient : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Chretiens-d-Orient-la.html puis http://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Chretiens-d-Orient-du-VIIeme.html

- Les Maronites : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Maronites.html

- Les Druzes : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Druzes.html

- Les Alaouites : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Alaouites-et-la-crise.html

- Les Sunnites et les Chiites : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Sunnites-et-chiites-dans-l-Orient.html, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Sunnites-et-chiites-a-l-epoque.html, http://www.lesclesdumoyenorient.com/Sunnites-et-chiites-a-l-epoque,1117.html

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