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Le Kurdistan irakien, îlot de tolérance religieuse au Moyen-Orient
Article publié le 14/11/2013

Par Pierre-André Hervé

A travers leur histoire, les Kurdes ont développé un rapport à l’islam différent de celui qui a généralement cours dans le monde arabe notamment. Majoritairement musulmane sunnite comme ses voisines arabes et turque, la société kurde a montré une capacité surprenante à accepter la diversité religieuse.

Du point de vue politique, au Kurdistan d’Irak plus particulièrement, la force du nationalisme kurde, conséquence d’un siècle de répression des Kurdes par les Etats issus des traités de paix de la Première Guerre mondiale, et son succès à partir de 1991, caractérisé par l’accès à l’autonomie régionale, a considérablement limité l’espace disponible pour les mouvements relevant de l’islam politique. Aujourd’hui, le gouvernement régional kurde promeut l’image d’un Kurdistan tolérant et démocratique, pour mieux le distinguer d’un Irak arabe secoué par les tensions sectaires. Le risque de voir celles-ci frapper la région kurde à son tour n’est toutefois pas définitivement écarté alors que la mobilisation islamiste, encore très minoritaire, gagne en visibilité.

Une grande diversité religieuse

S’agissant du fait religieux, la spécificité des Kurdes est incontestable. L’islam sunnite est la religion majoritaire des Kurdes mais, contrairement à la plupart de leurs voisins arabes et turcs qui adhèrent à l’école juridique hanafite, eux adhèrent à l’école chaféite. D’autre part, le rôle joué par les confréries soufies, en particulier la Naqshbandiyya et la Qadiriyya, est historiquement très significatif au Kurdistan. La plupart des Kurdes sunnites, désormais urbanisés, n’y sont plus aujourd’hui affiliés mais, au XIXe siècle et au début du XXe, ces confréries constituaient le premier vecteur d’organisation et de mobilisation sociale. Leurs leaders, les cheikhs, ont pris la tête des premières révoltes kurdes du XXe siècle. Cette place importante de l’islam populaire et mystique dans la société kurde laisse entrevoir la permanence de traditions et de rites préislamiques qui n’ont pas été abandonnés par les Kurdes malgré la conquête islamique au VIIe siècle mais seulement adaptés. Cela fait écho à la grande variété de religions et cultes parfois tout à fait originaux que l’on trouve au Kurdistan en marge de l’islam sunnite. Juifs, chrétiens de toutes obédiences (syriaques catholiques, syriaques orthodoxes, Eglise assyrienne d’Orient, Arméniens et chaldéens catholiques) et musulmans chiites, localement appelés Faylis, ont une place importante dans l’histoire du Kurdistan mais plusieurs groupes très spécifiques à cette région, pratiquant des cultes hétérodoxes, y ont aussi émergé. Pour ne parler que du Kurdistan d’Irak, on doit notamment mentionner les Ahl-e Haqq (également appelés Yarsanites ou Kakaï), qui pratiquent un culte original partageant quelques points communs avec l’islam chiite et le zoroastrisme, la religion ancestrale de la Perse, et les Yézidis, dont la religion est un syncrétisme entre ce même zoroastrisme, de vieux éléments païens et une gnose manichéenne reprenant des éléments juifs, chrétiens et musulmans. On peut également signaler le cas des Shabaks, un autre petit groupe hétérodoxe.

Le poids du nationalisme kurde

L’insistance de la littérature relative aux Kurdes sur ces phénomènes minoritaires plutôt que sur l’islam sunnite, pourtant pratiqué par la large majorité de la population, pourrait s’expliquer non seulement par leur exotisme mais aussi par leur mise en valeur tout à fait significative par le mouvement national kurde, lequel jure que les Kurdes ont été forcés à se convertir à l’islam et que leur « véritable » religion, ou leur religion « originelle », était le zoroastrisme, une religion qui perdurerait aujourd’hui au Kurdistan à travers des mouvements comme les Yézidis ou les Ahl-e Haqq, ainsi présentés comme plus typiquement kurdes que l’islam sunnite.

Du point de vue politique, si l’islam sunnite a été au début du XXe siècle un facteur de mobilisation collective des Kurdes, il a progressivement été marginalisé au profit, précisément, de l’idéologie nationaliste et, de manière moins décisive, l’idéologie socialiste, toutes deux profondément laïques. Dans le cas irakien, cela peut être généralisé à l’ensemble de la population du pays, qui n’a jusqu’à récemment que très peu utilisé l’islam sunnite comme vecteur d’opposition au gouvernement en place, ce qui peut s’expliquer, au moins en partie, par le fait que les Arabes sunnites sont minoritaires dans le pays. L’histoire a, en effet, montré que l’islamisme sunnite a joué son rôle le plus important dans les pays à majorité arabe sunnite comme l’Egypte ou la Syrie. Cette faiblesse de l’islam politique fut, en tout cas, très claire dans les années 1950 et 1960. Depuis, nous le verrons, il a repris de la vigueur au Kurdistan irakien, et plus généralement en Irak d’ailleurs, mais les succès du mouvement national kurde, qui est parvenu à soustraire la majeure partie de l’espace de peuplement kurde au contrôle de l’Etat central irakien à partir de 1991-1992 et plus encore depuis 2003, ont contribué à maintenir dans la région un climat de tolérance religieuse tout à fait remarquable.

Les exemples de tolérance religieuse

La capacité d’inclusion de la société kurde demeure, en effet, manifestement intacte. En dehors du fait que de nombreux mouvements hétérodoxes aient pu s’épanouir des siècles durant jusqu’à aujourd’hui dans un contexte de domination de l’islam sunnite, des exemples précis l’illustrent à merveille. Les chrétiens, par exemple, bénéficient aujourd’hui d’une position privilégiée au Kurdistan au regard du drame qu’ils vivent chaque jour dans le reste du Moyen-Orient. A Dohuk, l’une des trois principales villes du Kurdistan autonome, un lycée international qui accueille indistinctement kurdes et non-kurdes, musulmans et chrétiens, a été créé en 2004 à l’initiative de Mgr Rabban al-Qas, évêque chaldéen d’Amadiya. De même, à Kirkouk, dont la province est majoritairement peuplée de Kurdes et contrôlée de fait par le gouvernement régional du Kurdistan même si elle ne lui appartient pas légalement, des initiatives ont été prises qui vont dans le même sens du dialogue et du respect mutuel entre communautés. Dans cette ville multiethnique frappée quotidiennement par les violences intercommunautaires et la terreur djihadiste, certains travaillent à la réconciliation communautaire, refusant la perspective d’une solution violente. Ainsi, par exemple, le 26 avril 2012, à l’initiative du diocèse chaldéen de Kirkouk, une conférence a réuni cinquante responsables religieux et politiques de la région qui, à l’issue, se sont engagés par écrit « à continuer à vivre ensemble et à maintenir la mosaïque que forme la ville de Kirkouk dans l’harmonie et le respect ». Le même diocèse chaldéen, à la tête duquel se trouve l’archevêque Mgr Louis Sako, a ouvert, en septembre 2012, une école primaire pour les enfants de toutes les ethnies et religions et qui propose à ses 100 élèves un enseignement commun incluant l’enseignement du christianisme et de l’islam. La cérémonie d’inauguration de l’école a rassemblé des représentants du clergé local, le directeur général de l’Education nationale mais aussi des représentants de la communauté musulmane dont le Sheikh Ahmad al-Hamad al-Hamin, imam de la grande mosquée de Kirkouk.

Le gouvernement régional du Kurdistan, garant de l’harmonie religieuse

La tolérance religieuse qui caractérise ainsi le Kurdistan se traduit politiquement dans le discours du gouvernement autonome, héritier du mouvement national, qui affiche sa neutralité religieuse, et dans ses actions bienveillantes à l’égard des minorités.
Depuis l’intervention contre l’Irak de Saddam Hussein en 1991, les Kurdes bénéficient d’une autonomie importante en Irak. Intégrés dans une zone d’exclusion aérienne internationale les protégeant des attaques de l’armée irakienne, ils ont mis en place leurs propres institutions en 1992. A la suite de l’intervention de 2003, qui a conduit à la chute de Saddam Hussein et à la redistribution des cartes politiques en Irak, les Kurdes ont renforcé cette autonomie qui est désormais actée officiellement dans la constitution irakienne de 2005. En vertu de cette dernière, la région autonome du Kurdistan est une région fédérale de l’Irak disposant de son propre parlement et de son propre gouvernement, lesquels sont dominés par les deux grands partis nationalistes kurdes, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), dont les leaders sont devenus respectivement président de la région kurde (Massoud Barzani) et président de la République irakienne (Jalal Talabani).

La région autonome du Kurdistan, en tant que région fédérale irakienne, est désormais liée par la constitution irakienne, dont plusieurs articles font référence à la religion. L’article 2, en particulier, indique que l’islam est la religion officielle de l’Etat et une source fondamentale de la loi mais il ajoute que « la Constitution garantit l’identité islamique de la majorité du peuple irakien et garantit les droits religieux complets à la liberté de croyance et de pratique religieuses de tous les individus tels que chrétiens, yézidis ou mandéens-sabéens ». Le gouvernement kurde, pour sa part, doit se conformer à la constitution irakienne mais son autonomie lui donne une marge de manœuvre. En vertu de l’article 120 de la constitution fédérale qui demande à chaque région fédérale d’adopter « sa propre constitution définissant la structure des pouvoirs de la région, ses autorités et les mécanismes qui permettent l’exercice de ces autorités, à condition qu’elle ne contredise pas la constitution fédérale », le gouvernement kurde a rédigé une constitution régionale provisoire qui, tout le moins dans sa première mouture, pouvait conduire à des interprétations différentes. En effet, dans une première version du document, en ce qui concerne la question religieuse, seul le second alinéa de l’article 2 de la constitution fédérale était repris. Il n’était plus fait mention de l’islam comme religion officielle et source fondamentale de la loi. Cela a suscité débat et, à force d’amendements, la version finale, approuvée par le Parlement kurde en 2009, a rapproché les deux constitutions. Désormais, la constitution régionale provisoire déclare que « les principes de la sharia islamique constituent la source fondamentale de la loi » et interdit l’adoption d’une loi qui contredirait « les principes établis de l’islam ». Cependant, si cette constitution provisoire a été approuvée par le Parlement kurde en 2009, des divergences politiques entre les partis au pouvoir et l’opposition ont empêché qu’elle ne soit confrontée au vote populaire par référendum, nécessaire à sa validation. En attendant, tandis que le gouvernement central, dominé par le chiite Nouri al-Maliki, est régulièrement accusé par les Arabes sunnites et les Kurdes de favoriser sa communauté au détriment des leurs, le gouvernement kurde, lui, insiste sur la liberté religieuse, comme pour mieux se distinguer de l’Irak arabe. A titre d’exemple, en février 2009, les leaders religieux du Kurdistan irakien, appartenant aux communautés musulmanes, chrétiennes, yézidi, mandéenne et shabak, se sont rassemblés à Erbil pendant trois jours pour discuter de l’importance de la tolérance religieuse et de la coexistence pacifique. Le Premier ministre kurde Nechirvan Barzani a assisté à cette rencontre et prononcé un discours enjoignant les forces religieuses à s’unir pour le développement du Kurdistan et à rejeter les dérives sectaires et terroristes. Pour le gouvernement régional kurde, il s’agit de renforcer le sentiment national et d’utiliser les leaders religieux comme vecteurs de ce dernier, afin d’assoir son autorité sur une région en plein développement et éviter la propagation au Kurdistan des tensions sectaires qui animent le reste de l’Irak. Par ailleurs, le gouvernement régional a intérêt à protéger les chrétiens en particulier, pour profiter de leurs réseaux étrangers. Il reçoit des fonds internationaux, notamment américains, pour la protection de ces populations.

Une volonté politique inclusive qui se matérialise

Quelque soit la dimension cynique de ce discours, il correspond à une réelle volonté politique qui se traduit en actes. Ainsi, le gouvernement kurde a fait de la région autonome un lieu d’accueil pour les minorités persécutées au Moyen-Orient, en particulier les chrétiens notamment pour les raisons évoquées précédemment. Ces derniers participent ou ont participé au gouvernement. Sarkis Aghajan, le ministre de l’Economie et des Finances du premier gouvernement régional du Kurdistan, nommé en 2006, est par exemple un chrétien assyrien. A Erbil, un quartier a même été réservé aux chrétiens. Ce quartier, Ankawa, est autonome, les non-chrétiens ne peuvent s’y installer sauf s’ils en sont originaires. Par ailleurs, le 11 juin 2012, le gouvernement régional du Kurdistan a décrété la neutralité religieuse à l’école. Tandis que les grandes religions seront dorénavant présentées sur un pied d’égalité, leur enseignement sera sanctionné par des examens nécessaires à l’obtention du diplôme. La maîtrise des préceptes islamiques, jusque là indispensable pour obtenir un diplôme, n’est plus requise. Cela fait du Kurdistan la seule région du Moyen-Orient, en dehors d’Israël, où les grandes religions sont enseignées sur un pied d’égalité.

Cela étant dit, le Kurdistan autonome est une entité politique en construction dont les partis de gouvernement, légitimés par des décennies de « lutte de libération », sont de plus en plus contestés, notamment par une opposition qui se revendique de l’islam politique. La montée en puissance de cette dernière complexifie le champ politique kurde, dominé jusque là par les deux grands partis issus du mouvement national, et se traduit par le développement préoccupant d’une forme d’intolérance religieuse.

Bibliographie

- Laurence Desjoyaux, « A Kirkouk (Irak), une école pour la paix réunit chrétiens et musulmans », Pèlerin, 6 septembre 2012.

- Michiel Leezenberg, « Political Islam among the Kurds », papier préparé pour la conférence internationale « Kurdistan : The Unwanted State », Jagiellonian University/Polish-Kurdish Society, Cracovie, 29-31 mars 2001.

- Claire Lesegretain, « Le Kurdistan d’Irak offre la sécurité aux chrétiens », La Croix, 14 avril 2010.

- David McDowall, A Modern History of the Kurds, I.B. Tauris, Londres, 1996.

- Peyman Shuki, « Minorités et migrations au Kurdistan : le cas des chrétiens et des yézidis », Le Kurdistan d’Irak : une entité en construction, colloque organisé à Lyon par l’Ifpo, le Gremmo et l’université Salahedin d’Erbil, 2-3 octobre 2012.

- Natalia Trouiller, « A l’école kurde, l’islam n’est plus obligatoire », La Vie, 20 juin 2012.

- Abdel Hamid Zebari, « Iraqi Kurds Endure Seven Years of Waiting for New Constitution », Al-Monitor Iraq Pulse, 22 janvier 2013.

- Site internet officiel du gouvernement régional du Kurdistan, « Kurdistan’s religious leaders discuss inter-faith peace and tolerance », KRG.org, 20 février 2009.

- « A Kirkouk (Irak), responsables religieux et politiques s’engagent « à vivre ensemble dans l’harmonie et le respect », La Croix, 26 avril 2012.

- « Iraq : Role of Islam in regional constitution sparks debate », IRIN, 18 juin 2006.
Constitution irakienne de 2005.

- Constitution régionale provisoire du Kurdistan irakien, 2009.

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