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Entretien avec Yann Richard - La révolution iranienne de 1979 : un bouleversement régional majeur aux conséquences toujours actuelles
Article publié le 03/05/2017

Propos recueillis par Oriane Huchon

Yann Richard est sociologue et professeur émérite à l’Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3. Il est spécialiste du monde iranien.
Ses champs de recherche concernent plus particulièrement la sociologie religieuse du chiisme moderne, l’histoire de l’Iran moderne et la littérature persane.
Il a dirigé et contribué à de nombreux ouvrages collectifs et est l’auteur de plusieurs livres, dont L’islam chiite : croyances et idéologies aux éditions Fayard (1991), et L’Iran de 1800 à nos jours, aux éditions Flammarion (2009).

Quelles sont les causes de la révolution iranienne ?

La révolution iranienne a pour cause la grande déstabilisation de la situation intérieure du pays, résultant de la relation entre l’Iran et les Etats-Unis, de la situation personnelle du Shah et du mécontentement croissant des Iraniens pendant la décennie 1970.

L’Iran et les Etats-Unis depuis 1953. Le Shah était un agent important de la sécurité américaine dans la région, dans le contexte de la Guerre froide. Il était chargé de la surveillance du sud de l’URSS et de toute la zone du golfe Persique, notamment à Oman où s’était déroulée une révolte marxiste-léniniste et où le Shah avait envoyé des troupes. Selon la doctrine Kissinger, le Shah était le « gendarme du golfe Persique ».

En 1973, le boom pétrolier donna beaucoup d’arrogance au Shah. L’Iran ne faisait pas partie des pays arabes engagés contre Israël, mais a pourtant profité du doublement, voire du triplement des prix du pétrole. Le Shah achetait beaucoup d’armes aux Etats-Unis. Il a en parallèle tenu un discours de plus en plus dominateur. En 1975, le Shah a mené un durcissement de son régime, instaurant un parti unique. Ce durcissement fut contesté par certains à Washington, surtout après l’élection de Jimmy Carter en novembre 1976 et son accession au pouvoir en janvier. Carter avait fait du respect des droits de l’homme dans le monde un principe auquel les Etats-Unis devaient se tenir et qu’ils devaient faire respecter dans le monde partout où les États-Unis avaient de l’influence. L’Iran était l’un des premiers pays concernés. Le Shah avait tout misé sur le candidat du parti républicain, Gerald Ford, et il fut déstabilisé de devoir libéraliser le régime après la victoire démocrate. Les intellectuels ont alors commencé à s’exprimer, les prisons ont été ouvertes à des commissions internationales, les procès politiques ne pouvaient plus se faire à huis-clos.

En novembre 1977, le Shah s’est rendu à Washington pour faire connaissance de la nouvelle administration. Des manifestations monstres l’ont accueilli : des étudiants étaient venus en autobus de tous les coins des Etats-Unis pour manifester contre lui. La police s’est trouvée dans l’obligation d’utiliser massivement des gaz lacrymogènes, et le Shah a pleuré sur le podium. A la télévision iranienne, on a pu voir le Shah d’Iran, accompagné de sa femme Farah, empêché de faire un discours sur l’estrade de la Maison blanche et pleurer à cause des gaz lacrymogènes. La maladresse des Américains ne s’est pas tenue à cet événement.

Deux mois plus tard, le président Carter entama une tournée au Moyen-Orient. Il se trouvait en Jordanie fin décembre, puis il décida de passer la nuit de la Saint-Sylvestre à Téhéran. Sur une photo diffusée dans les médias, on le voyait trinquer une coupe de champagne avec le Shah. Il ne s’agissait probablement pas de champagne car le Shah était déjà atteint de son cancer, bien qu’à l’époque celui-ci soit encore gardé secret quant à Carter, baptiste rigoureux, il ne buvait probablement pas d’alcool. Malgré tout, la photo semblait présenter les deux dirigeants fêtant ainsi la Saint-Sylvestre. Or, le nouvel an du premier janvier n’est pas une fête pour les Iraniens (le nouvel an iranien est le 21 mars). Voir le Shah boire du champagne avec le président américain pour une fête occidentale a terni plus encore son image dans l’opinion iranienne.

Enfin, Carter affirmait régulièrement que le Shah était son meilleur allié dans la région. Cette affirmation ne pouvait que détruire l’image que le Shah voulait donner, celle d’un souverain indépendant.

La situation personnelle du Shah. Depuis 1976, le Shah savait qu’il était atteint d’un cancer lymphatique et qu’il avait peu d’espoir d’en guérir. Lui seul et les médecins qui l’ont traité en étaient informés, sa femme elle-même n’était pas au courant. Le Shah manquait de confiance en lui car il n’y avait pas de solution pour sa succession. Son fils était trop jeune, et sa femme Farah n’était pas acceptée dans les affaires politiques, ni par le Shah lui-même ni par son entourage. Il avait perdu la confiance en son charisme, en cette providence divine dont il dit à plusieurs reprises dans ses mémoires qu’elle l’a sauvé plusieurs fois de situations désespérées.

Le mécontentement croissant des Iraniens. L’enrichissement spectaculaire de l’Iran après le boom pétrolier de 1973 a abouti à des programmes démentiels et à un afflux d’étrangers dans les grandes villes, notamment à Téhéran. Le logement est alors devenu hors de prix, les embouteillages épouvantables et les coupures d’électricité dramatiques dues à l’insuffisance du réseau (surtout en été, avec impossibilité d’utiliser la climatisation). Les Iraniens étaient très mécontents. Parallèlement, le processus d’exode rural vers les grandes villes s’est accéléré en raison de l’appât des industries et des entreprises nouvellement créées. Un prolétariat suburbain s’est développé, qui vivait dans des conditions misérables, sans aucun programme social pour l’aider, et sans aucun urbanisme pour calmer les tensions et le mécontentement. Seul le clergé, par le réseau des mosquées, gardait le contrôle de cette population déboussolée.

Quel est le rôle de l’Ayatollah Khomeyni ?

Rouhollah Khomeyni était engagé dans le combat politique depuis 1963. Il a été envoyé en exil le 4 novembre 1964, pour une prise de position intéressante : il avait protesté contre une mesure qui donnait le privilège de l’extraterritorialité juridique à tout le personnel militaire américain en Iran. Cette mesure rappelait aux Iraniens la période douloureuse des capitulations (1828-1928). Tous les étrangers qui en Iran avaient un litige juridique n’étaient pas jugés par les lois iraniennes mais devant une juridiction consulaire, avec les lois de leur pays d’origine. Cela favorisait tous les étrangers en Iran. La loi de 1964 rappelait ce souvenir d’une époque para-coloniale où les étrangers avaient des droits supérieurs aux Iraniens dans leur propre pays.

Depuis l’exil, Khomeyni gagne une grande liberté de parole. Expulsé vers la Turquie, il gagne bientôt Nadjaf (Irak), un grand centre de pèlerinage et d’enseignement pour les chiites. Il était alors presque oublié par les Iraniens. Les religieux qui avaient été proches de lui maintenaient le contact. Il demeurait une figure incontrôlée et incontrôlable pour le régime du Shah, que les Irakiens accueillaient à la faveur du climat d’inimitié entre l’Iran et l’Irak jusqu’en 1975 et la signature des Accords d’Alger entre le Shah et Saddam Hussein. Khomeyni en profitait : il encourageait tous ses partisans, ses anciens élèves et les religieux qui réussissaient à le contacter, notamment depuis l’Europe, dans une opposition radicale qu’il avait argumentée par un discours théologique condamnant le principe même de la démocratie. Quand il y avait des contacts avec des Iraniens qui allaient en pèlerinage à La Mecque, il envoyait des messages pour dénoncer la violence du régime du Shah, son côté inique, anti-islamique…

En janvier 1978, une semaine après la fameuse soirée de Carter à Téhéran, un article incendiaire et blasphématoire est publié dans un journal de la capitale iranienne contre Khomeyni. Cet article était mensonger, presque vulgaire, accusant Khomeyni d’être un agent britannique et la pire manifestation de l’islamisme réactionnaire. Immédiatement, des manifestations éclatèrent à Qom puis dans d’autres villes contre ces accusations et ce blasphème.

La figure insaisissable de Khomeyni resurgit à l’été 78 pour des raisons que certains Iraniens dénoncent comme étant une manipulation des Américains. Les journalistes occidentaux ont commencé, à partir du début des manifestations en Iran, à interviewer Khomeyni à Nadjaf. Cela lui a donné une audience incroyable. Il devenait alors un personnage international.

Quand Saddam Hussein lui a demandé de quitter l’Irak sous la pression du Shah, Khomeyni s’est rendu au Koweït, qui ne l’a pas accueilli. Les proches de Khomeyni qui étaient déjà en Occident l’ont poussé à se rendre en France. Khomeyni s’installe d’abord à Cachan, dans le sud de Paris, puis à Neauphle-le-Château, où il dispose d’une liberté de parole et d’un rayonnement médiatique qu’il n’aurait eu nulle part ailleurs au monde. Le Shah pensait que Khomeyni n’étant pas dans un pays musulman, il serait vite oublié. Or, c’est tout le contraire qui est finalement arrivé. Les Iraniens allaient d’Iran librement en France, sans besoin de visa, pour lui rendre hommage. Khomeyni a monté en importance dans nos médias. Ses discours très intransigeants l’ont emporté sur tous les discours de compromis des intellectuels nationalistes iraniens de l’époque.

Khomeyni est devenu un personnage central. Lorsqu’il est rentré en Iran le 1er février 1979, c’est lui qui a dicté la suite des événements. Il a accepté de mettre des sourdines sur certaines exigences. Par exemple, il a concédé le suffrage universel pour le premier référendum qui s’est déroulé le 1er avril 1979, afin d’accepter l’idée d’une république islamique. Les femmes, les chrétiens, les zoroastriens, les juifs ont alors pu voter comme les musulmans. Cette mesure a constitué une rupture par rapport aux discours qu’il tenait avant, qui faisaient passer l’islam avant tout. La Constitution votée six mois plus tard a donné un rôle central au velâyat-e-faqih, c’est-à-dire à la personne de Khomeyni lui-même qui est cité dans la constitution. Il a été le chef d’Etat le plus puissant de l’Iran moderne, rassemblant quasiment tous les pouvoirs. Quand il est mort en juin 1989, il a été le premier chef d’État iranien à être enterré en Iran lors de funérailles populaires spontanées depuis… Nâser od-Din Shâh en 1896, si l’on excepte le souverain falot qu’a été Mozaffar od-Din Shah (1907) et dont la mort soulageait tout le monde.

Le rôle de Khomeyni, son habileté politique, mais également son intransigeance, ont donc été fondamentaux.

Quels sont les moments marquants de la révolution ?

Le premier événement marquant de la révolution est l’article blasphématoire envers Khomeyni du 7 janvier 1978. Cet article met le feu aux poudres.

Ensuite, la fin du ramadan à l’été 1978 a vu d’immenses cortèges traverser Téhéran pour la première fois, avec des photos d’ayatollahs. La photo de Khomeyni n’était pas beaucoup représentée car les Iraniens le connaissaient à peine. On pouvait voir aussi des photos d’opposants historiques comme Mossadegh. La violence a alors commencé un peu partout : grève générale, « Vendredi noir » en septembre 1978 (massacre provoqué par l’armée qui tire sur les manifestants). Le régime a mené un durcissement primaire de la répression. Le Shah, lui-même, avait peur de réprimer. Il ne voulait pas faire couler de sang de ses compatriotes, mais le sang a quand même coulé par la faute de son obstination et de ses maladresses.

Le mois de décembre 1978 correspond au summum des manifestations contre le Shah, qui a fini par nommer un de ses opposants historiques, Shapour Bakhtiar, comme Premier ministre. Shapour Bakhtiar s’est en quelque sorte vendu au Shah. Sa condition pour accepter le poste était que le Shah se retire. Le Shah a accepté de partir et a quitté le pouvoir – et le pays – le 16 janvier 1979. Dans tout l’Iran, cet événement a provoqué des explosions de joie. Il est parti malade, son exil n’a pas duré longtemps puisqu’un an et demi après, en juillet 1980, il décédait des suites de son cancer. Il s’est fait chasser de tous les pays dans lesquels il s’est rendu, à part l’Egypte où il est mort. Il s’est fait opérer aux Etats-Unis, peu de temps avant de s’en faire chasser.

Le grand événement de la révolution est la prise de pouvoir le 11 février 1979. Les casernes sont tombées. Peu de morts ont été à déplorer car le pays était déjà pris en main par les mollahs.

Le deuxième grand événement très important a été le 5 novembre 1979 : la prise d’otage du personnel diplomatique de l’ambassade américaine de Téhéran. Cet événement marque la rupture avec les Américains et la véritable révolution, le point sublime de l’opposition aux Américains dans le monde musulman mais aussi dans tout le Tiers-Monde. C’était le point de mire du monde entier. Du fait des sanctions, l’Iran continue à souffrir de cet événement ; mais il en a aussi bénéficié car il est devenu le pays le plus intransigeant de la ligne anti-américaine, y compris pour la Palestine. Et ce alors même que l’Iran est resté l’allié objectif des Américains dans les grands conflits de la région (Irak, Afghanistan…).

En quoi est-elle un événement historique pour l’Iran ? Pour le Moyen-Orient ?

Pour l’Iran, c’est LA révolution. Les Iraniens ont le sentiment, et je crois qu’ils n’ont pas tout à fait tort, qu’ils sont devenus maîtres de leur pays en 1979. Bien sûr, cette idée est en partie faite de fantasmes. Mais ils avaient auparavant l’impression d’être manipulés, d’être un enjeu stratégique de puissances extérieures. Ils n’ont jamais pu décider de leur destin, sauf pendant la courte période de Mossadegh (1951-1953). Or, en 1979, lorsque l’ambassade américaine fut fermée, les Iraniens ont commencé à mener une politique réellement autonome. Et ils en ont souffert. La guerre Iran-Irak qui a duré 8 ans a consolidé le régime grâce à sa couleur patriotique. Le régime a défendu la nation contre une agression extérieure.

C’est un événement historique fondamental. C’est la première fois qu’au nom de l’islam une vraie république islamique est instaurée. Il y avait déjà eu la république islamique du Pakistan en 1947/1948, mais il s’agissait alors d’une république très occidentalisée : les dirigeants avaient fait leurs études à Oxford ou à Cambridge, pratiquaient un islam ismaélien peu rigoureux, buvaient de l’alcool… ils n’avaient rien de révolutionnaire. Alors qu’en 1979, un peuple aux mains nues a pris le pouvoir sur un souverain arrogant, surarmé et extrêmement riche. C’est l’exemple même de la révolution dont les pays du Tiers monde rêvent. Je crois que c’est encore un modèle au Moyen-Orient. Les printemps arabes de 2011 hésitaient entre deux modèles contradictoires : celui des révolutions de velours favorisé par la CIA, qui ont été d’abord un succès puis se sont retournées contre leurs auteurs (à part peut-être en Tunisie), et le modèle iranien. Mais le modèle iranien n’a réussi qu’en Iran, ceux qui ont tenté de l’imiter ont échoué. Donc l’islamisation, c’est l’Iran. Ce qui est contradictoire car les Iraniens sont considérés comme hérétiques par la plupart des musulmans, du fait qu’ils sont chiites.

Comment réagit l’URSS ?

L’URSS ne s’est pas remise de ses dix ans d’occupation de l’Afghanistan, qui ont été une catastrophe pour elle. L’URSS s’est ensuite désintégrée grâce aux humiliations que leur ont infligées les Talibans, financés par les Saoudiens et armés par les Américains. Pourtant, après l’occupation de l’Afghanistan, l’URSS avait trouvé un modus vivendi assez calme avec l’Iran parce que Téhéran ne souhaitait pas ouvrir un deuxième front contre une grande puissance, surtout si proche de lui. Des déclarations ont donc été faites par le nouveau régime contre le communisme, mais pas contre l’URSS, sauf de la part de personnalités qui n’étaient pas au pouvoir.

La Russie depuis la chute du communisme en 1990 s’est trouvée de nombreux points de convergence avec l’Iran : collaboration dans le nucléaire, livraison d’armement, politique commune au Caucase. Cette politique commune était antioccidentale et consistait à resserrer au maximum les voies d’exportation du pétrole d’Asie centrale et d’Azerbaïdjan vers la Mer Noire et la Méditerranée, en faisant pression depuis l’Ossétie et la Tchétchénie ; et à maintenir l’Arménie dans l’orbite russe et iranienne. L’Iran et l’Arménie ont quelques kilomètres de frontière commune et les Iraniens ont soutenu les Arméniens contre l’Azerbaïdjan dans le conflit du Haut-Karabagh. Les Iraniens n’ont jamais pris fait et cause pour l’Azerbaïdjan qui est pourtant un pays chiite, où l’on parle le turc azéri, une langue connue de la moitié des Iraniens. Les Iraniens et les Russes se sont ensuite retrouvés du même côté en Syrie, pour des raisons toutefois divergentes. Tous deux soutiennent Bachar al-Assad contre les Américains et surtout contre les Saoudiens.

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