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Entretien avec Tewfic Aclimandos – Le point sur la situation en Egypte. Seconde partie
Article publié le 27/06/2016

Propos recueillis par Mathilde Rouxel, au Caire

Tewfic Aclimandos est politologue et historien égyptien. Docteur d’Etat de l’IEP de Paris, (thèse sur les officiers activistes de l’armée égyptienne : 1936/54). Chercheur ou chercheur associé au CEDEJ de septembre 1984 à août 2009, il est au collège de France depuis octobre 2009. Ses travaux portent sur l’histoire de l’Egypte depuis le traité de 1936, notamment sur le mouvement des Officiers libres, Nasser (biographie en préparation), l’armée égyptienne, les Frères musulmans et la politique étrangère de l’Egypte.

Lire la première partie : Entretien avec Tewfic Aclimandos – Le point sur la situation en Egypte

Quels sont aujourd’hui les rapports entretenus par l’opposition avec le régime ?

Les Frères musulmans sont aujourd’hui défaits, mais continuent d’aligner les erreurs ; ils donnent l’impression qu’il y a deux peuples, qui ne suivent pas les mêmes tendances – ils étaient par exemple les seuls à ne pas se réjouir de l’inauguration du canal de Suez et les pages Facebook de certains parmi eux se réjouissaient de la chute de l’avion d’Egypt Air. Des négociations sont en cours pour dénouer le problème, mais beaucoup s’y opposent. Du côté des jeunes révolutionnaires, on voit une opposition de principes : si Sissi réussit son pari contre la pauvreté, les militaires risquent de rester encore cinquante ans au pouvoir – et ils préfèrent s’y opposer. Ce qui les décrédibilise aujourd’hui, mais on ne sait pas de quoi demain sera fait. Il est difficile de se faire une idée de la situation des partis : sans être brillante, je ne suis pas sûr qu’elle soit aussi mauvaise qu’en 2010. Mais certains partis prometteurs créés au lendemain de la révolution ont pour ainsi dire raté la suite, après un décollage prometteur – et d’autres vont mieux que prévu.

Qu’en est-il aujourd’hui de la société civile ?

Le peuple égyptien surveille de près les actes du régime. Il est enclin au bénéfice du doute, et laisse ainsi passer un certain nombre de choses, ce qui n’empêche pas que les services restent terrorisés par l’opinion publique. Ils font cependant l’erreur de fonctionner selon une logique purement arithmétique ; en gros ils se disent que si les pauvres sont avec eux (c’est le cas, pour le moment), ils sont majoritaires - pourtant, 200 000 personnes issues des classes moyennes peuvent déclencher une nouvelle révolution.

Sissi a bénéficié toutefois d’une conjoncture exceptionnelle, qui s’est achevée maintenant. L’hostilité générale aux Frères et la maturité d’un peuple qui a beaucoup appris lui ont donné une marge de manœuvre intéressante ; le peuple n’a pas beaucoup d’attentes, cherchant simplement un dirigeant honnête, travaillant les dossiers et capable de prendre soin de lui et d’éviter une détérioration trop grande des niveaux de vie. Les bavures accumulées par le régime, acculé par une conjoncture économique très difficile, donnent cependant une problématique impression qui le dessert beaucoup. Car il fait des choses. J’ai aussi l’impression qu’un nombre important de ses réalisations est accompli en province, loin des yeux du Caire… Or les leaders d’opinion sont au Caire.

Cela explique-t-il le retour de la religion, non sur des questions politiques mais essentiellement dans les mœurs ?

Retour de la religion ? Je ne sais pas. Le peuple égyptien est religieux, mais le nombre d’athées est impressionnant. Un collègue affirme que c’est un athéisme de rébellion contre les autorités religieuses, non contre le message divin – c’est possible mais on ne sait pas vraiment. Le problème avec les Frères n’est pas sur la définition des normes du comportement privé, mais sur le droit au péché et sur l’éventuelle mission « religieuse » de L’État. Nombreux sont les Egyptiens qui boivent de l’alcool, mais refusent l’idée moderniste de valider l’acte de boire ; ou qui aiment bien les flirts, mais ne diront pas qu’ils sont halal. Je vois deux problèmes : d’une part la plupart des Egyptiens croient que foi et nationalisme vont de pair, les islamistes pensent qu’on ne peut être les deux, croyants et nationalistes, en même temps. Les Egyptiens sont très religieux et n’acceptent pas d’être chapitrés là-dessus. Mais les islamistes, c’est quand même beaucoup de monde. Les salafistes font ainsi 1 900 000 de voix, ce qui n’est pas rien ; mais le régime pense savoir comment les gérer et pense avoir besoin de leur soutien. Il les décrédibilise si nécessaire par des affaires de mœurs, et leur accorde une présence politique assez limitée ; pour dire vrai, la loi électorale semble avoir été élaborée pour les marginaliser.

Ne peut-on pas voir dans le recul de la participation aux législatives aux dernières élections un certain désaveu du régime par la population ?

La population a donné sa caution à Sissi en l’élisant aux présidentielles. La constitution de 2014 donne beaucoup de pouvoir au Parlement : certains lisent la faiblesse des chiffres de participation comme un désaveu du Parlement, non du régime dans son entier. De toute façon, traditionnellement, les législatives n’intéressent pas les citoyens des villes ; il s’est toujours agi d’un phénomène qui intéresse davantage les ruraux, qui n’ont aucun accès naturel à l’appareil d’Etat.
On peut cependant parler de désaveu en ce que le peuple n’a pas écouté l’appel de Sissi qui demandait à son peuple de voter à ces élections, alors qu’il suit habituellement ses directives ; désaveu qui, cependant, n’est pas aussi net que s’il s’agissait des élections présidentielles, autrement plus importantes. Ces faibles chiffres permettent aussi de montrer que le peuple vote sans contraintes ni pression du régime, mais bien par choix libre.

Que pouvez-vous dire du discours de Sissi sur le complot international bâti contre l’Egypte ?

Il s’agit d’abord d’un effet de la mondialisation. Dans cette région du monde où les grandes puissances internationales – et les Etats-Unis au premier plan – imposent des choses, des décisions sont prises sans conscience des réalités locales. L’approche des spécialistes et des conseillés sur le Moyen-Orient et le monde arabe est une approche biaisée, qui amène à des erreurs stratégiques dangereuses. Allez expliquer à un Egyptien moyen que les Etats-Unis ont envahi l’Irak sans l’intention d’y rester ou d’accorder à l’Iran une hégémonie sur ce pays. Ou que les Américains n’ont pas vu l’évidence : démanteler le baath et l’armée était rendre le pays ingouvernable et laissait des milliers de gens sans ressources. Je vous rappelle aussi que ce qui n’est qu’un point de détail dans l’histoire occidentale est un événement fondateur dans la région : les accords Sykes-Picot, qui peuvent être décrits de manière plausible comme un complot ou comme un coup de poignard dans le dos.

Depuis le 11 septembre 2001 se sont développées de nombreuses théories du complot. On voit en Egypte deux camps : certains acceptent de penser qu’il s’agit d’un terrorisme islamiste, d’autres estiment qu’il s’agit d’un complot américain. Ces derniers sont souvent de bons musulmans, attachés à la notion d’humanité partagée, qui ne parviennent pas à penser l’idée qu’un autre musulman soit capable de faire une chose telle au nom de la religion ; pour certains, enfin, la théorie du complot ne peut être crue et suivie que par des gens moralement capables eux-mêmes de mettre à l’œuvre de tels complots. Cette volonté de déjouer d’éventuels complot est un travail qui part du principe qu’il y a des connexions qu’on ne voit pas et qu’il faut dévoiler.

Pouvez-vous éclairer la stratégie du régime dans le blocage des fonds internationaux pour les organismes travaillant sur la question des droits humains ?

Ceux qui défendent les droits de l’homme font souvent partie de l’extrême gauche, opposée à l’État depuis 1972. Après l’éviction de l’extrême gauche des universités, à la fin des années 70, par une « sainte » alliance entre islamistes et régime, beaucoup se sont « recyclés » dans les droits de l’homme. La seule possibilité qui s’offre à eux pour agir est de travailler avec les fonds issus de l’étranger. Pour le régime et pas seulement pour lui, ce sont surtout des gauchistes qui veulent continuer la déstabilisation de l’État en donnant des arguments en faveur de sanctions internationales ; et cette menace de sanction affaiblit considérablement la position du régime dans les négociations. Ces vues ne sont pas fausses, mais sont néanmoins réductrices et injustes.

Il y a un autre facteur à prendre en considération : la question des salaires, très bas en Egypte et beaucoup plus attractifs lorsqu’ils sont proposés par des organisations internationales. Un fonctionnaire égyptien ne pense pas que son salaire soit anormal, il pense que c’est celui de ceux employés par les étrangers qui l’est. L’accusation d’achat de consciences ou de fidélités n’est pas loin…

Au-delà de ces questions de formes, il faut considérer que le régime est inquiet du travail de ces organismes, qui mettent au jour de graves problèmes de considération des droits humains dans le pays, et qui amènent la communauté internationale à engager des sanctions contre l’Egypte. Ce que voit le régime, ce sont des Egyptiens, payés par l’international pour bloquer le processus politique en cours par des sanctions imposées contre l’Egypte – ce qui n’est pas complètement faux. Pour certains, par ailleurs, les problèmes débattus au sein de ces organismes peuvent être vus comme non prioritaires (c’est le cas des luttes pour les droits des homosexuels par exemple) ou discutés au mauvais moment (il est difficile de discuter aujourd’hui l’abolition de la peine de mort si l’on repense aux violences islamistes contre l’armée et la police ou contre les coptes, quand on a à l’esprit le spectacle d’un islamiste défenestrant des enfants, ou l’attaque contre l’avion russe, si on pense à l’incendie des églises coptes par les Frères musulmans en 2013, par exemple) ; la population a parfois l’impression que ceux qui lancent ces débats ne vivent pas en Egypte, ne se posent pas les bonnes questions.

Le régime de Moubarak et ses successeurs ont mal pris l’évolution de l’aide américaine « civile » : l’aide au développement devenait de moins en moins importante et pis, une partie d’entre elle allait désormais aux ONGS des droits de l’homme.
Expliquer la position du régime n’est pas la défendre, car elle n’est pas, me semble-t-il, défendable. Elle serait plus crédible s’il finançait ou laisser financer par des Égyptiens des organismes destinés à s’occuper de ces questions-là. Au lieu de cela, il tente d’empêcher l’établissement de rapports qui pourraient être nocifs à l’image de l’Egypte, et diffuse la version selon laquelle les bailleurs de fonds internationaux financent des Egyptiens en guerre contre l’Etat et contre les valeurs de la société.

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