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Entretien avec Tancrède Josseran - où en est la Turquie ?
Article publié le 22/06/2016

Tancrède Josseran est diplômé en Histoire de Paris-IV Sorbonne et attaché de recherche à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC).
Spécialiste de la Turquie, il est auteur de La Nouvelle puissance turque…L’adieu à Mustapha Kemal, Paris, éd, Ellipses, 2010. Il a reçu pour cet ouvrage le prix Anteois du festival de géopolitique et de géoéconomie de Grenoble ; et de Géopolitique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord – du Maroc à l’Iran, avec Florian Louis, Frédéric Pichon, paru en 2012 aux éditions PUF.

La Turquie a longtemps constitué un modèle de démocratie en terre d’Islam. Cependant, depuis 2011, elle connaît un visage autoritaire. Comment expliquer ce basculement ?

En Turquie, la vie politique s’organise autour d’un centre et d’une périphérie. Jusqu’au début des années 2000, le centre désigne l’establishment militaro-kémaliste. Les élites occidentalisées s’estiment garantes de l’unité du pays et de sa religion civique, la laïcité. Rejetés aux marges depuis la création de la République (1923), la mouvance religieuse représente les laissés pour compte de la géhenne atatürkiste. Ce sont les Turcs noirs humbles et dévots brimés au nom de leur foi, les Kurdes écrasés sous le centralisme d’Ankara, les pieux entrepreneurs de province humiliés d’avoir à rendre des comptes à la bourgeoisie laïque d’Istanbul. Tout le génie de Tayyip Erdogan est d’avoir su renouveler la matrice de l’Islam politique turc. Réaliste, il constate que la stratégie du tout ou rien est stérile. Plus que la Charia, les Turcs espèrent une amélioration concrète de leur condition d’existence. Sur les décombres des partis conservateurs perclus de scandales, Edogan jette les bases d’une nouvelle formation qui mêle valeurs traditionnelles, démocratie et économie de marché : le Parti de la Justice et du Développement (AKP). L’union des trois familles de la droite turque (islamiste, conservatrice, nationaliste) assure à l’AKP 50% du corps électoral. Cette synthèse magistrale, où à l’origine libéralisme politique, économique et religieux s’alimentent mutuellement, sape les assises autoritaires, laïciste et jacobines du kémalisme. Sur la scène internationale, Washington et Bruxelles apportent à Erdogan leur soutien. Après le 11 septembre 2001, il est l’homme de l’aggiornamento entre Islam et modernité, celui qui arrimera un grand pays musulman aux rivages de l’Europe et réconciliera l’Orient et l’Occident.

Trois temps scandent la décennie AKP. Entre 2002 et 2007, Erdogan esquive le conflit. Les Islamo-conservateurs doivent remettre la Turquie d’aplomb. En quelques années, le pays se couvre d’infrastructures, l’inflation est terrassée, la richesse nationale triple (800 milliards de PIB). La Turquie se hisse au 17eme rang des économies mondiales. De 2007 à 2011, l’AKP fort de ses succès écarte l’establishment militaro-laïc. De manière adroite, Erdogan utilise le processus d’adhésion à l’Union Européenne. Les vagues d’harmonisation successives renvoient bientôt les militaires dans leurs casernes. Simultanément, l’AKP esquisse un début d’ouverture sur le dossier kurde. Mais à partir de 2011, tout change. L’AKP est au faite du pouvoir. L’armée est décapitée, la presse domestiquée, les élites laïques tétanisées. De parti hors système, l’AKP est devenu le système. Libéral lorsqu’il s’agissait de battre en brèche la citadelle républicaine, Erdogan engage aux affaires un virage autoritaire et imprime de nouveaux mots d’ordre : défense de l’Etat, intégrité territoriale et consolidation civilisationnelle. L’ancienne Turquie d’Atatürk et la nouvelle d’Erdogan fusionnent, c’est l’islamo-kémalisme. Ce retour de balancier est somme toute logique. Pays fracturé entre Turcs et Kurdes, dévots et laïcs, ruraux et urbains, la Turquie vit dans l’angoisse d’une guerre civile imminente. Pour l’homme de la rue, seule la poigne d’un homme providentiel est susceptible de sauver le pays de l’explosion. Au parlementarisme qui porte les germes de la division, Erdogan oppose la volonté nationale (Milli Irade), c’est-à-dire lui-même. Nimbé du suffrage universel, Erdogan interprète le mandat populaire comme une invitation à monopoliser toutes les institutions. De facto, la Turquie est devenue une démocratie ilibérale. Forte personnalité, douée d’une intuition politique hors norme, Erdogan s’estime investi d’une mission qui marquerait la destinée des Turcs, quand ce n’est pas celui du monde musulman tout entier. Trop souvent, il a eu raison envers et contre tous pour qu’on le fasse changer d’avis. Même ceux qui dans la mouvance islamiste ont émis à un moment où à un autre un doute lui sont reconnaissants de les avoir arrachés à la morne existence de petit bourgeois de province. Néanmoins, cette assurance a son revers. Le sens de la mesure, la prudence tactique, le calcul des opportunités qui ont longtemps été sa marque de fabrique, ont cédé à l’hybris. Aujourd’hui Erdogan est passé d’exégète de la Turquie réelle à celui de créateur d’une nouvelle Turquie.

Quelles sont les raisons de la démission du Premier ministre Ahmet Davutoglu ?

Dès son intronisation à la fonction suprême (2014), Erdogan a toujours maintenu qu’il ne serait pas un Président « pot de fleur ». Or, la constitution turque héritée des militaires cantonne le chef de l’Etat à un rôle honorifique. Sa refonte dans un moule présidentielle constitue le grand chantier du quinquennat. Erdogan veut concentrer le pouvoir exécutif et reléguer le Premier ministre au second plan. Toutefois, Ahmet Davutoglu bénéficie d’un prestige certain. N’est-il pas le Hoca [le maître] à penser du néo-ottomanisme ? Celui qui a en quelques années propulsé la Turquie au coeur de l’échiquier planétaire. Une contenance trop déférente serait contraire à l’amour propre du Hoca. Bien que de nature loyale, il ne veut pas être un Ministre alibi. Plus le temps passe, plus Erdogan s’irrite de son Premier ministre. Ses désirs de dialogue avec les Kurdes, ses hésitations au sujet de la liberté de la presse, ses contacts de haut niveau en Occident agacent. Ainsi, alors que Barack Obama a ignoré Erdogan à l’occasion d’une escale aux Etats-Unis, le Président américain invite Davutoglu à la Maison Blanche. Incident ultime, le Hoca, bloque la nomination de proches d’Erdogan au sein du parti islamo-conservateur. C’est plus que n’en peut supporter le Président turc. La disgrâce est brutale. Au final, deux choses expliquent la chute du Hoca : son manque d’enthousiasme à vouloir réécrire la constitution et la prévenance équivoque dont l’Occident le nimbe. Le successeur d’Ahmet Davutoglu, Binali Yildirim, ancien ministre des Transports, est dévoué au Président. Malgré les affaires qui l’ont éclaboussé, les Turcs l’associent aux succès des grands travaux qui ont métamorphosé l’Anatolie en moins d’une décennie. Vieux compagnon de route, il sera d’abord un exécutant.

Le processus de paix avec les Kurdes est-il définitivement enterré ?

La question kurde est l’éternel serpent de mer de la politique turque. Jusqu’à la fin du XXe siècle, Ankara a refusé d’admettre un problème identitaire au Sud-Est du pays. Paradoxalement, les islamistes ont toujours été plus ouverts à la discussion que les cercles laïcs. De nombreux kurdes dévots accordent leur suffrage à l’AKP qu’ils assimilent à une force antisystème. A partir de 2009, les premières tractations s’engagent. Des échanges ont lieu à Stockholm. Mais ils s’embourbent dans les non-dits. Le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et Ankara s’accordent sur des négociations, moins sur l’épilogue. Erdogan, nostalgique de l’ottomanisme, voit dans le problème kurde l’enfant funeste du jacobinisme républicain. Tout le mérite de l’Empire ottoman aurait été d’associer Turcs et Kurdes sur un même pied d’égalité. La prospérité économique couplée à la reconnaissance de quelques droits culturels, le tout émaillé d’appel à la fraternité islamique, tiennent lieu de programme. Ankara pose surtout comme préalable à toutes concessions, l’arrêt total des violences et le dépôt des armes. Ces conditions sont inacceptables aux yeux du PKK. A contrario, les Kurdes réclament une véritable autonomie, et caressent en arrière-pensée l’idée de parvenir à l’autodétermination. Ces deux visions aux antipodes expliquent l’échec du processus de paix. En outre, le PKK a choisi lui aussi la fuite en avant. La volonté de constituer des zones libérées au coeur des grandes villes kurdes a non seulement abouti à un échec militaire mais a mis le HDP (Parti du Peuple Démocratique), l’aile légale du PKK, dans une situation impossible. Rejeté dans les cordes du terrorisme, le parti kurde est en passe de voir son groupe parlementaire disparaître.

Quel sera l’impact de la nomination de Binali Yildirim comme Premier ministre sur la politique étrangère ?

Il est peu probable que la politique étrangère d’Ankara évolue. Au sommet de sa réussite en 2011, la diplomatie turque a encaissé de plein fouet l’onde de choc des Printemps arabes. La politique de « zéro problèmes avec les voisins » s’est muée en « zéro voisins sans problèmes ». La diplomatie turque paye sa confessionnalisation au profit du sunnisme. Ankara a pensé qu’elle pouvait jouer le rôle de modèle pour toute la région et s’ériger en protectrice des masses sunnites écrasées sous la férule du laïcisme autoritaire. Face à l’Iran, il s’agit d’empêcher l’apparition à Bagdad d’un Etat chiite client de Téhéran. Ces multiples ingérences ont réveillé tant en Egypte qu’en Syrie ou en Irak de vieux réflexes anti-turcs. La détérioration des liens turco-russes a accéléré cette décrépitude généralisée. Cependant, quelque soient les frictions entre Poutine et Erdogan, les deux hommes savent que le contentieux syrien est d’abord géopolitique. Ni l’un ni l’autre n’en font une affaire idéologique. Leur absence d’empathie envers la démocratie libérale les réunit. D’ailleurs, Poutine a écarté l’énergie de ses sanctions après la destruction d’un chasseur russe en novembre 2015 (la Russie fournit 60% du gaz et 40% du pétrole à Ankara). En retour, Erdogan refuse d’appliquer l’embargo européen contre Moscou conséquence de l’annexion de la Crimée. Réalistes, Turcs et Russes se reconnaissent comme des puissances aux intérêts opposés car d’abord attachés à leur souveraineté. Les relations turco-iraniennes obéissent à des règles similaires. La question du contrôle de l’arc kurde de la Méditerranée aux monts du Zagros fouette l’antagonisme entre Téhéran et Ankara. Si, en Irak, les Turcs épaulent les autorités d’Erbil dans l’espoir de parvenir à une confédération kurdo-turque, les Iraniens soutiennent le PKK en lutte contre l’Etat islamique. Néanmoins, ces différends cachent des convergences ponctuelles. En témoigne l’accord tripartite (Turquie-Brésil-Iran) qui prévoyait en 2010 de fournir de l’uranium à des fins civiles, même s’il a avorté. A cela s’ajoute l’éternelle question énergétique : 30% du gaz turc est importé d’Iran.

Et en ce qui concerne les relations turco-européennes ?

La politique européenne d’Ankara obéit à des considérations intérieures. Tout d’abord, le processus d’adhésion et les mesures d’harmonisation juridique ont permis au Président turc d’expulser l’armée des instances gouvernementales. Ensuite, la fougue européenne de l’AKP s’est dissipée. Le veto de Paris et de Nicosie ont fait le reste. Depuis 2005, 15 chapitres sur 35 de l’acquis communautaire ont été ouverts et 1 seul a été refermé. Erdogan a compris qu’il existe un gouffre entre l’Europe postmoderne de Bruxelles et son projet de « Nouvelle Turquie ». Adhérer à l’UE, c’est faire siens les standards de l’UE en matière institutionnelle, mais également dans le domaine sociétal. Et ce n’est pas sans équivoque pour un parti qui porte au pinacle le sacré, le respect de la famille et des valeurs traditionnelles. Si Erdogan ne met pas un terme au processus d’adhésion, c’est qu’il y a des avantages à retirer. Chaque année, Bruxelles débourse 671 millions d’euros de crédits versés au titre de la préadhésion. De surcroît, il permet à la Turquie de peser sur les mécanismes décisionnels du continent. La crise migratoire est révélatrice. La Turquie qui accueille 2 millions de réfugiés syriens juge qu’elle a le droit à des compensations. Elle exige donc une aide financière, le déblocage de quelques chapitres d’adhésion à titre symbolique, mais surtout la levée des restrictions qui empêchent les Turcs de voyager en Europe sans visa. C’est une mesure qui en Turquie a une portée très concrète. En effet, les Turcs estiment scandaleux qu’ils ne soient pas soumis au même régime de circulation que les Serbes, les Albanais, pourtant eux aussi candidats. En outre, la libre circulation des travailleurs permet de se débarrasser des centaines de milliers de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Et dans un contexte de croissance faible, de bénéficier de l’envoi de précieuse devises. Erdogan est en position de force. Il sait qu’il contrôle les vannes de l’émigration et que les Européens sont obligés de céder à ses exigences de crainte d’un nouveau tsunami migratoire.

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