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Entretien avec Simone Lafleuriel-Zakri, auteur de « La botaniste de Damas »
Article publié le 15/06/2011

Simone Lafleuriel-Zakri, spécialiste du Moyen-Orient, est l’auteur de La botaniste de Damas, paru en septembre 2010 aux éditions Encre d’Orient et de Syrie, berceau des Civilisations, ACR Editions, en cours de réédition, français et anglais.

Quelles sont les raisons de votre intérêt pour le Moyen-Orient ?

J’ai côtoyé des étudiants arabes pendant mes études à Paris. J’ai également vécu en Syrie et ai beaucoup voyagé au Moyen-Orient. Il m’est alors rapidement apparu que l’on ne peut parler de cette région, à l’histoire très riche et très complexe, uniquement sur le plan politique, et que les aspects historiques, culturels, archéologiques et sociaux sont également essentiels à sa compréhension.

A la suite de mes études, j’ai été enseignante et également pigiste pour plusieurs journaux (Archéologia, Qantara, Lire Hebdo, Arabies, Nord-Sud et autres). J’ai alors découvert le monde arabe. Je suis ensuite partie vivre en Syrie quelques années. J’ai travaillé à Alep, comme assistante du directeur de l’Institut de recherche des Sciences arabes, à l’université d’Alep en Syrie (IHAS), dont les sujets d’étude sont les sciences, l’histoire ancienne, les manuscrits et les techniques. Y sont étudiés les divers domaines de la connaissance arabe. L’Institut recevait beaucoup de manuscrits de toutes les époques, y compris pré-islamique, et des travaux et recherches rédigés dans toutes les langues provenant de multiples bibliothèques, universités et instituts de recherche dans le monde.

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Un jour, j’ai retrouvé parmi ces manuscrits arrivés de la Bibliothèque Nationale de France un certain nombre de cahiers et de travaux inédits de l’orientaliste Lucien Leclerc, chirurgien lorrain, spécialiste au 19e siècle des sciences arabes. Dans les papiers de cet arabisant distingué, j’ai découvert, lu, classé des notes et des traductions concernant des manuscrits arabes scientifiques. L’un des manuscrits qu’il venait de traduire était le grand Traité de pharmacologie d’Ibn Baytar, savant et voyageur andalou. L’autre était le Traité d’Agriculture de Ibn al-‘Awwan de Séville, traduit par Jean-Jacques Clément-Mullet, arabisant contemporain de Lucien Leclerc. Ces deux hommes furent d’éminents orientalistes et spécialistes de la connaissance scientifique arabe et du monde musulman, de son application dans diverses disciplines, notamment la médecine, la pharmacologie, l’industrie (papier, teintures, textiles, aliments) et les techniques afférentes. Ces manuscrits arabes particuliers et leurs copies et réécritures successives rassemblent les connaissances anciennes - dont les grecque et latine - et celles de leur époque en méthodes culturale et en botanique. Ils traitent de l’identification et de l’emploi de substances médicales, tant végétales, minérales ou animales, de la fabrication, du traitement et de la conservation des aliments ou des drogues multiples utilisées pour nourrir et pour prévenir les maladies, soigner, soulager les humains et les animaux domestiques.

C’est ainsi que j’ai rédigé le roman La botaniste de Damas, en lien avec mes connaissances d’agronomie, d’herboristerie et de pharmacologie arabe, en lien également avec ma fréquentation livresque de ces savants, des hauts-faits et des sociétés de leur époque, de leurs méthodes de travail, de leurs connaissances des peuples rencontrés, de leurs périples dans l’aire d’influence arabo-musulmane médiévale, de l’Andalousie au Moyen-Orient.

Parlez-nous du contexte historique de votre ouvrage.

Je me suis beaucoup intéressée à Ibn Baytar, grand savant andalou, né à Malaga et ayant étudié à Séville. Ce médecin et pharmacologue andalou, spécialiste de botanique, vivait au XIIIe siècle et était contemporain, entre autres personnalités éminentes, du grand philosophe et mystique musulman d’origine andalouse, Ibn Arabi. J’ai donc aussi travaillé sur le XIIIème siècle, qui est une fin d’époque très importante et une période souvent tragique de rupture. C’est un moment tourmenté et très complexe. En effet, à la fin de la première moitié de ce siècle, la présence arabo-musulmane en Espagne se termine (sauf à Grenade). Les Croisades s’achèvent en Egypte dans le bain de sang de la 9e croisade conduite par Louis IX (Saint Louis). La dynastie ayyoubide va laisser place aux Mamelouks, qui étaient des esclaves venus des lointaines terres d’Asie, déjà dévastées par les invasions mongoles, et que les descendants de Saladin avaient fait leurs gardes personnelles et d’efficaces hommes d’armes. Enfin, arrivent à Bagdad les Mongols qui vont détruire toute la région.

Cette dernière période ayyoubide fut très brillante, avec un foisonnement des sciences arabes, de la littérature et de la poésie, avec la mise en écriture des Mille et Une nuits. Cette période des Croisades est marquée par des conflits souvent sanglants mais aussi par une coexistence malgré tout enrichissante entre chrétiens occidentaux et Arabes de toute confession. Il existait aussi, alors, d’étroits échanges économiques et culturels dans ce monde musulman en pleine évolution avec l’Afrique côtière et profonde, les rives de la Méditerranée, l’Iran et la Chine. Dans ce monde oriental, l’Occident marchand, diplomatique ou religieux était toujours très présent. A cette époque encore, parmi ces étrangers venus de l’ouest et qui se fréquentaient, existait une forte rivalité entre les Francs et les hommes d’affaires Vénitiens, Génois ou Pisans. C’est encore l’époque des relations particulières et très amicales de la Syrie avec les Royaumes d’Italie méridionale, dont Palerme, qui avait à sa tête le célèbre et très lettré Empereur d’Italie, d’Allemagne et de Jérusalem, bête noire des papes de l’époque, Frédéric de Hohenstaufen. Ces présences, échanges et rivalités eurent bien sûr des répercussions sur l’évolution de l’histoire du Moyen-Orient, région de passage mais aussi région centrale au cœur de l’histoire, et ce depuis des millénaires.

Pourquoi l’intrigue de votre roman se déroule-t-elle à Damas ?

Le Caire, Damas et Bagdad sont des grands centres d’Orient qui accueillirent à toutes les époques les savants de l’aire arabo-musulmane. On connaît quelques détails sur leur établissement dans la région, grâce aux travaux des biographes arabes. Les travaux, recherches, écrits et expériences de ces hommes de science furent subventionnés par les rois descendants du sultan ayyoubide Saladin. Ces rois, souvent très cultivés, accueillaient les savants étrangers et leur permettaient de travailler dans des institutions et établissements afin de poursuivre leurs recherches en botanique, en médecine, en chirurgie et autres domaines. En outre, la population damascène était très accueillante pour les savants. Elle les logeait et leur donnait les moyens de vivre et d’étudier dans leur bonne ville. De même, les grands hôpitaux offraient aux savants et aux herboristes de très bonnes conditions de travail. Ils y côtoyaient les scientifiques locaux. Damas était ainsi une étape intellectuelle obligatoire, sur la route du pèlerinage à La Mecque.

Concernant le personnage d’Ibn Baytar, on ne sait pas beaucoup de choses. On sait qu’il est né vers 1197 à Malaga. Il a, sans doute, accompagné son grand maître en pharmacologie, l’andalou Ibn Abbas al Nabaty, dit al Roumi, qui fit son pèlerinage et travailla un temps en Syrie. Ibn Baytar arriva en Orient en 1220, sans doute avec un groupe de savants fuyant peut-être la Reconquête chrétienne de l’Espagne ou pèlerins en voyage ordinaire. Le pharmacologue, déjà expérimenté et issu d’une famille de savants, était alors un jeune homme d’un peu plus de vingt ans. Comme beaucoup de ces savants, Ibn Baytar se déplaçait beaucoup et s’est intéressé à la flore de toutes les régions dans lesquelles il passait, séjournait et sans doute travaillait. Je l’ai, dans mon roman, installé à Damas car on sait qu’il y vécut quelques années et y rédigea certains de ses travaux, dont le Djami al-Moufridat, un traité présentant sous forme alphabétique des médicaments et des aliments et dont on possède une bonne traduction en français de Lucien Leclerc. Je raconte donc sa vie de savant, dans cette ville, où il arrive en 1240 et y meurt fin 1248 sans jamais avoir revu l’Andalousie.

Comment avez-vous organisé votre roman ?

J’ai voulu rendre hommage à tous ces savants et à leur studieuse vie. Dans mon roman, je fais vivre Ibn Baytar dans une famille de Damas qui, par habitude, reçoit des savants et des voyageurs venus d’ailleurs. L’héroïne autour de laquelle s’organisent leur existence et leur travail est Hasifa, la maîtresse de maison et chef de d’une famille de lettrés. Elle est très cultivée et apprend beaucoup de son père, aveugle, qui est un médecin.
Pour la description de la vie quotidienne dans un monde de grands marchands, de diplomates et de gens ordinaires - femmes des harems, boutiquiers du souk, artisans, esclaves, mercenaires, gens de service - j’ai utilisé les documents de l’époque. En outre, je connais bien Damas et la Syrie, ce qui m’a permis de décrire avec précision les lieux dans lesquels se déroule l’intrigue du roman.

Propos recueillis par Lisa Romeo et Anne-Lucie Chaigne-Oudin

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