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Entretien avec Philippe Moreau Defarges – Quelles problématiques pour la Syrie ?
Article publié le 09/12/2016

Propos recueillis par Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Philippe Moreau Defarges, né en 1943, ancien élève de l’École nationale d’administration, ancien diplomate, chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI). Philippe Moreau Defarges a occupé plusieurs fonctions administratives, notamment dans le secteur de la construction européenne. Il a enseigné à Sciences-Po (Paris) et co-dirigé le rapport RAMSES (IFRI) de 2002 à 2015.

Que se passe-t-il en Syrie ?

Pour comprendre ce qu’il se passe en Syrie, il faut définir ce qu’il s’y passe. Il s’y déroule une guerre civile, ce qui est extrêmement dur et violant, et très haineux, avec une multitude d’ingérences extérieures. S’y joint une guerre civile en Irak. Il y a donc interférence entre ces deux guerres civiles. La tragédie syrienne doit et peut se comprendre à la lumière d’autres guerres civiles, comme celles de la guerre d’Espagne de 1936-1939, et de Yougoslavie des années 1990.

Quelles sont les paix possibles ?

Il y a deux paix possibles. La première est celle par le plus fort, la guerre s’arrêtant si un fort impose sa volonté. En Espagne, c’est Franco qui l’emporta, en Yougoslavie c’est en principe les Occidentaux qui imposèrent leur volonté. La question est : y-a-il en Syrie un fort qui est capable d’imposer sa volonté et de se faire obéir par les autres ? La réponse est clairement non.
La seconde paix possible, qui en général découle de la première, est une négociation entre les protagonistes, au cours de laquelle un compromis est trouvé. Cette paix n’est en général possible que si la première paix a eu lieu.

Pourquoi n’y aura-t-il pas de paix en Syrie ? Les protagonistes extérieurs

Là il faut reprendre les deux formes de paix. Y-a-il un fort qui impose sa volonté en Syrie, étant acquis que cette paix sera respectée par les belligérants ? Pour ma part, je n’en vois pas.

Mais revenons en préalable au contexte de 2011. Pourquoi personne n’est intervenu au début du conflit syrien, pour le régler ? Rappelons que tous les pays de la région sont en ébullition, en raison des Printemps arabes, d’un mouvement d’émancipation des peuples arabes, après l’affaire de l’Irak et le désastre de l’intervention américaine dans ce pays. Comment donc les Occidentaux auraient-ils pu aller en Syrie, dans ce contexte d’émancipation des peuples, et dans celui du désastre irakien ? Ils sont en effet décrédibilisés, et n’ont ni la volonté ni les moyens d’y aller.

Pour en revenir à la question des protagonistes, prenons tout d’abord la Russie. Le but des Russes est de montrer aux Occidentaux qu’ils existent et de leur faire un « pied de nez ». Les bombardements russes sur Alep ont pour objectif de montrer aux Occidentaux, que même s’ils ont été humiliés, ils sont toujours présents. La Russie « cogne » dur, elle frappe très durement pour montrer sa force, pour soutenir Bachar al-Assad, qui est lui même très affaibli, et dont personne ne peut présager l’avenir. En outre, la Russie ne souhaite pas s’engager au sol, étant très marquée par l’Afghanistan (comme les Américains le sont d’ailleurs par le Vietnam et l’Irak), et procède à des bombardements en espérant qu’ils règleront les choses. Hélas, on sait très bien que les bombardements ne règleront rien.

Quant aux Etats-Unis, rappelons qu’en 2012, Barack Obama avait évoqué le franchissement de la « ligne rouge » par l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien, et qu’il ne l’a pas appliquée, ne voulant pas intervenir, à juste raison : c’est en effet de la folie d’envoyer des troupes au sol en Syrie, car les Syriens se retourneront contre elles. Enfin, évoquons le dernier facteur de l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, qui ne va probablement pas s’occuper de la Syrie, étant dans une logique isolationniste et de repli, confronté à de gros problèmes en interne, et ayant posé des choix forts sur le continent américain (mur avec le Mexique, TAFTA).
Si un dialogue se noue entre Trump et Poutine, l’une des premières choses que Poutine va lui demander, c’est de renouer le dialogue avec Bachar al-Assad, ce qui mettra Trump dans une situation impossible.

Quant aux Etats de la région, ils ne sont pas unis. Il aurait fallu une unité arabe, qui aurait été mise en place depuis des années, dans un cadre. Aucun Etat n’est aujourd’hui en mesure d’intervenir. Ainsi, l’Iran, Etat non arabe et perçu comme l’ennemi héréditaire par beaucoup d’Arabes, bien que protagoniste important, est à la fois très prudent et incapable d’imposer une solution. En outre, il souhaite retrouver sa place dans le monde, et est très inquiet en raison d’une éventuelle remise en question de l’accord sur le nucléaire. Si cette remise en question intervenait, il est fort probable que l’Iran soutiendrait encore d’avantage Bachar al-Assad, afin de gêner l’Occident. L’Arabie saoudite, pays qui aurait pu être le leader dans l’affaire syrienne, est très décrédibilisée par son intervention au Yémen où elle est embourbée, par sa politique religieuse, par son absence de réformes. Quant à Bachar al-Assad, il faudrait qu’il soit Franco, ce qui n’est pas le cas, car il n’a pas sa détermination ni son intelligence, il n’a pas non plus d’allié, comme l’Allemagne hitlérienne l’a été pour Franco.
Evoquons pour finir Israël, dont on constate qu’il ne bouge guère. Cette guerre arrange Israël, mais le terrifie également, car cela signifie que la région est en très grande tension, et que cela pourrait arriver chez lui. Il me semble d’autre part qu’Israël va décliner, étant en ce moment au maximum de sa force sur le plan scientifique, technologique, militaire, car sa population est vieillissante, et que le pays est en guerre depuis 1948.

Ainsi, il n’y a pas de fort à l’heure actuelle. Il me semble de ce fait que la situation va continuer à pourrir. On peut imaginer un épuisement de tous les belligérants, un manque de moyens. Aujourd’hui, la reprise d’Alep est une horreur pour tout le monde. On peut supposer qu’il va advenir ce qu’il s’est déroulé dans l’ex-Yougoslavie : la fin de la guerre, dans un contexte d’épuisement, et l’installation du pays dans une espèce de zone grise.

Où en est Bachar al-Assad ?

Concernant Bachar al-Assad et le régime, bien qu’étant en état de survie il est toujours là, ses alliés sont puissants, même si l’Iran et la Russie peuvent l’abandonner du jour au lendemain s’ils ont des raisons de le faire, mais je ne vois pas pourquoi ils le feraient aujourd’hui : il n’y a en effet pas d’alternative à Bachar al-Assad, le président syrien est leur « bonhomme », les pressions occidentales restent d’autant plus sans conséquences que l’Occident est décrédibilisé, les adversaires du régime sont faibles et divisés. Enfin, la justice pénale internationale est décrédibilisée. Le grand risque du président syrien était qu’il soit livré à celle-ci, mais pour le moment, il est assez tranquille.

Où en est l’Etat islamique ?

Il me semble que l’EI dans sa forme actuelle va disparaître. Au sein même de l’EI, il y a probablement un débat pour décider de l’étape suivante, l’idée d’un Etat enraciné en Syrie et en Irak n’étant pas réalisable. Le débat porte probablement sur le fait de rebâtir une nouvelle stratégie qui peut être la dispersion, ou de trouver un nouvel encrage territorial.

Au final, quel avenir pour la Syrie ?

Avant de répondre à cette question, il ne faut pas oublier un autre acteur, qui est capital : l’acteur kurde, qui pourrait être le grand vainqueur de la crise actuelle, ce qui peut d’ailleurs expliquer le déchainement du président turc Erdogan car il sent son pays menacé. Les Kurdes souhaitent en effet avoir leur Etat et ils ont là l’occasion de l’avoir. De facto, il y aura en Syrie une partition, avec une enclave alaouite, un début d’Etat kurde, et le reste qui vivra malheureusement une forme de chaos.

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