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Entretien avec Nidal Shoukeir - La politique étrangère du Qatar
Article publié le 28/10/2013

Propos recueillis par Pierre-André Hervé

Nidal Shoukeir est spécialiste du Qatar. Journaliste professionnel depuis 2004, il achève par ailleurs une thèse de communication politique à l’Université Paris VIII, consacrée à « l’image du Qatar en France de 1995 à 2013 ». A ce titre, il partage avec les lecteurs des Clés du Moyen-Orient son analyse de la politique étrangère de cet Etat du Golfe, petit par la taille mais grand par l’appétit diplomatique.

Le Qatar est un pays dont on parle beaucoup depuis quelques années. Pouvez-vous nous le présenter ?

Le Qatar est un petit émirat, de la taille de l’Ile-de-France, peuplé de Bédouins. Son régime politique est monarchique. Il est gouverné par la famille Al-Thani. C’est un pays très riche grâce à son sous-sol : il possède du gaz naturel et est devenu le premier exportateur mondial de gaz liquide. Sa position géopolitique est cependant difficile puisqu’il se situe entre les deux grands pôles du Moyen-Orient, l’Iran chiite au nord et l’Arabie saoudite sunnite au sud. Du point de vue idéologique et sociologique, le Qatar est un pays musulman dont l’idéologie dominante est une branche du wahhabisme, un courant fondamentaliste de l’islam professé notamment en Arabie saoudite. Toutefois, l’islam qatari est moins strict que l’islam saoudien et laisse par exemple une plus grande place aux femmes dans l’espace public. Sheikha Mozah, l’épouse de l’ancien émir Hamad ben Khalifa Al-Thani et mère de l’actuel émir, qui accompagnait son mari dans tous ses déplacements officiels, en est le symbole.

Ce pays était inconnu du grand public jusqu’en 1995 et l’arrivée au pouvoir de l’émir Hamad ben Khalifa Al-Thani. Celui-ci est le leader historique du Qatar dont il a fait un pays moderne, que l’on place désormais sur la carte du monde. Acteur politique important dans son pays depuis les années 1980, alors qu’il était prince héritier, il a mis en œuvre son grand projet d’ouverture au moment de son accession au trône en 1995, à la suite de son père. Visionnaire et intelligent, le nouvel émir a su utiliser les ressources du pays. Il a investi dans le capital humain qatari et développé le soft power du pays, pour compenser sa faiblesse militaire. La création de la chaîne de télévision par satellite Al-Jazeera en 1996 s’inscrit dans cette stratégie, dont elle est la première réalisation d’envergure. De même, il a su répondre aux attentes populaires en redistribuant largement la rente gazière. Ainsi, tandis que le PIB du Qatar est passé de 8 milliards de dollars en 1995 à 192 milliards en 2012, le revenu moyen des Qataris est, quant à lui, passé de 16 000 $/an en 1995 à plus de 100 000 aujourd’hui. Et ce n’est pas fini, car le Qatar demeure un grand chantier. Chaque fois que j’y retourne, je découvre autre chose. En 2005, un fonds d’investissement à l’étranger a été créé, qui est aujourd’hui pourvu à hauteur de 150 milliards de dollars. Certains experts estiment que d’ici à quelques années, les seules ressources issues de l’investissement à l’étranger seront suffisantes pour répondre aux besoins du pays, sans utiliser les ressources intérieures. De plus, l’émir Hamad et son fils ont mis au point le grand projet « Qatar 2030 » qui se veut une vision sur l’avenir à moyen terme et implique de gros investissements, en particulier dans le capital humain. L’éducation et la culture sont des priorités. La Qatar Foundation, par exemple, attire beaucoup de chercheurs talentueux dans le pays. Un musée des Arts islamiques a été créé et de nombreux tableaux achetés. Un opéra a également été construit. Le sport, enfin, est au cœur de la nouvelle politique qatarie. Comme les médias, il s’inscrit dans la stratégie de soft power du Qatar, qui se veut plus forte que la politique traditionnelle.

La politique étrangère du Qatar est, en effet, très dynamique depuis plusieurs années. Pouvez-vous nous en parler ?

Le Qatar est un petit pays mais avec une grande vision. Sa diplomatie est active mais pacifique, il préfère le soft power au hard power. Grâce à cela, il est devenu une véritable star dans la région. Historiquement, l’Arabie saoudite, l’Egypte et l’Irak dominaient la scène diplomatique régionale mais l’Irak a perdu cette position depuis l’intervention américaine en 2003 et l’Egypte depuis la révolution de 2011 tandis que l’Arabie saoudite, gouvernée par un régime vieillissant, s’est quelque peu repliée ces dernières années. Le Qatar a profité de ce vide pour s’imposer comme un pouvoir diplomatique fort dans la région. Il a pu compter pour cela sur des personnalités très actives sur la scène internationale comme Hamad ben Jassem Al-Thani, ministre des Affaires étrangères de 1992 à 2013. De plus, le Qatar a obtenu le soutien d’Etats importants qui lui ont facilité l’accès au concert des nations. C’est le cas en particulier de la France dans le contexte des révolutions arabes.

Jusqu’en 2008, le Qatar jouait le rôle d’un médiateur tissant des liens d’amitié avec tout le monde. Il a tenu ce rôle en Palestine, entre le Hamas et le Fatah. Il a encadré l’accord signé en 2008 entre les factions libanaises, mettant fin à la crise politique dans le pays. Il a également agi comme médiateur dans le cadre de la crise du Darfour au Soudan et celle dite des infirmières bulgares en Libye. Puis, profitant du bouleversement engendré par les Printemps arabes et du soutien des pays occidentaux, en l’absence des autres diplomaties régionales, le Qatar est passé à l’action. Il a joué un rôle important en Tunisie et surtout en Egypte et en Libye, usant de son bras médiatique Al-Jazeera. En Libye, il s’est même engagé militairement aux côtés de la France, déployant pour la première fois un contingent dans une opération militaire extérieure. Par ailleurs, il a proposé son aide aux rebelles pour la vente du pétrole libyen. Le Qatar poursuit aujourd’hui cette stratégie active en Syrie.

Il faut signaler ici que le Qatar est un pays islamique, proche des Lieux saints de l’islam. A ce titre, il accueille de nombreuses personnalités islamistes comme l’Egyptien Youssef al-Qardaoui, qui dispose d’une vaste audience dans le monde musulman, ou le Tunisien Rached Ghannouchi, leader du parti Ennahda. Il soutient aussi les mouvements issus de l’islam politique pendant les révolutions arabes, comme les Frères musulmans en Egypte et leur mouvement frère Ennahda en Tunisie. Dans le même temps, le Qatar n’en est pas moins proche des Etats-Unis, dont il accueille une grande base militaire, et de la France.

Pouvez-vous, précisément, évoquer la relation franco-qatarie ?

Sous la présidence de Jacques Chirac, la France disposait de relations plus privilégiées avec l’Arabie saoudite qu’avec le Qatar mais cette situation a changé avec l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Rappelez-vous que l’invité d’honneur du premier 14 juillet du mandat de Nicolas Sarkozy fut l’émir du Qatar. Plusieurs raisons expliquent cette mise à l’honneur. Tout d’abord, le Qatar a été un soutien financier important des pays occidentaux après la crise financière de 2007-2008, qui ne l’a pas affecté. Ensuite, on l’a dit, les Printemps arabes lui ont donné l’occasion de s’affirmer sur la scène diplomatique du Moyen-Orient. Enfin, Nicolas Sarkozy souhaitait se distinguer de Jacques Chirac, ami personnel du libanais Rafic Hariri, l’homme de l’Arabie saoudite. Il comptait s’appuyer sur la francophilie de la famille royale qatarie, qui possède plusieurs propriétés en France et y séjourne régulièrement, pour établir une relation privilégiée entre les deux pays, fructueuse économiquement. Le Qatar a commencé à investir massivement en France. Il a acheté le PSG, le grand magasin parisien Printemps et a accueilli beaucoup de sociétés françaises comme Total, Bouygues ou Carrefour. La FNAC doit bientôt s’y installer. Plus généralement, les échanges économiques entre les deux pays se sont multipliés, grâce notamment à l’ambassadeur du Qatar en France, Mohamed Jaham Al Kuwari. Cette relation harmonieuse s’est cependant dégradée à partir de la campagne électorale française de 2012. Toutefois, les socialistes, une fois arrivés au pouvoir, ont accepté le « deal » avec le Qatar et le président Hollande y a effectué une visite officielle en juin 2013. La relation est néanmoins désormais moins bonne qu’elle ne le fut sous la présidence Sarkozy et pâtit d’un rééquilibrage au profit de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis.

Vous l’avez mentionné, au Moyen-Orient également, le Qatar est très actif, en particulier depuis le début des révolutions arabes. Egypte, Syrie, Arabie saoudite, Iran, etc., quelle est la stratégie régionale du Qatar ?

Le Qatar est coincé entre les deux géants de la région, l’Arabie saoudite et l’Iran. S’agissant de sa relation avec l’Arabie saoudite, elle est un mélange d’amitié et de concurrence. Il n’est pas évident pour un petit pays comme le Qatar de s’affirmer à côté de l’Arabie saoudite, qui souhaite maintenir sa domination sur la péninsule arabique. Sur certains dossiers, les deux pays suivent des chemins convergents, sur d’autres plus divergents. Au sein du Conseil de Coopération du Golfe, on observe une coordination étroite entre les deux pays, notamment dans la gestion du dossier bahreïni. Par contre, en Egypte, le Qatar soutient les Frères musulmans alors que l’Arabie saoudite et les autres pays du Golfe soutiennent l’armée et donc le renversement de Mohamed Morsi. En Syrie, leur action, orientée au profit de groupes rebelles différents, est assez complémentaire. La retraite de l’influent ministre des Affaires étrangères Hamad ben Jassem Al-Thani en juin 2013 a porté préjudice au Qatar sur le dossier Syrien. On dit que désormais l’Arabie saoudite a pris le dessus sur son voisin. Pour autant, la France a été très claire quand elle a reçu le nouvel émir Tamim ben Hamad Al-Thani en septembre dernier, en affirmant qu’aucun pays, en l’occurrence l’Arabie saoudite, ne dispose de l’exclusivité dans la gestion du dossier syrien. Aujourd’hui, le successeur de Hamad ben Jassem Al-Thani, Khaled ben Mohamed Al-Attiah, suit le dossier de près et a déjà effectué des visites auprès des pays impliqués comme la France ou la Turquie. Quoiqu’il en soit, la relation avec l’Arabie saoudite est plutôt bonne, même si il y a des sujets de sensibilité. Le nouvel émir a de bonnes relations avec le roi Abdallah. Il y a, par contre, une guerre des médias entre la chaîne qatarie Al-Jazeera et son équivalente saoudienne Al-Arabiya. On peut parler d’une relation imparfaite mais normale.

En ce qui concerne la relation avec l’Iran, il en va un peu différemment. Celle-ci est déterminée par l’enjeu gazier puisque le Qatar partage avec la République islamique une nappe d’hydrocarbures. Sur le plan politique, la relation est stable. Certains dossiers de politique étrangère, en particulier la Syrie, les mettent en opposition. D’autres les ont rapprochés, comme la guerre du Liban en 2006. Le Qatar a financé la reconstruction du pays, alors dominé par le Hezbollah, allié local de l’Iran. Puis, il a organisé la conférence où a été signé l’accord interlibanais de 2008. Les médiations qataries sur les dossiers palestinien et du Darfour ont également été bien vus côté iranien.

En somme, le Qatar veut et doit avoir de bonnes relations avec les deux géants qui l’entourent. Les dossiers problématiques ne doivent pas remettre cela en cause, il en va de son intérêt stratégique. Il faut seulement signaler que les relations du Qatar avec beaucoup de pays ont changé quand celui-ci a troqué la veste du médiateur neutre pour celle de l’acteur qui prend position. A mon avis, le Qatar a intérêt à revenir à son rôle initial de médiateur. L’actualité la plus récente laisse d’ailleurs penser qu’il prend ce chemin. Le Qatar vient en effet de jouer avec succès les bons offices dans les négociations qui ont abouti à la libération de neuf otages libanais retenus en Syrie.

Il y a eu du changement à la tête du régime qatari ces derniers mois. Le 25 juin 2013, l’émir Hamad ben Khalifa Al-Thani a abdiqué au profit de son fils, Sheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, âgé de 33 ans. Cela signifie-t-il une évolution de la politique étrangère qatarie ? De la politique intérieure ?

Il n’y a pas de changement mais au contraire de la continuité. L’émir a abdiqué de son propre chef. Il a beaucoup apporté à son pays et est parti une fois tous ses projets sur les rails. Son fils, prince héritier depuis 2003, a été bien préparé. Depuis 2010, il supervise presque 80 % des dossiers. Il a occupé plusieurs postes importants, dans la sécurité par exemple, et a participé avec son père à l’élaboration du grand projet « Qatar 2030 ». Il y a une volonté au plus haut sommet de l’Etat de renouvellement dans la continuité, il s’agit de donner de la place à la jeunesse, ce qui est très rare dans le monde arabe. Cependant, la mission de Tamim ben Hamad Al-Thani est difficile. Il doit prendre la suite du leader historique du Qatar, qui a fait passer le pays dans une toute autre dimension. Son grand défi est de réussir le projet « Qatar 2030 ». Il dit qu’il va suivre le chemin tracé par son père et investir dans le capital humain et l’économie. Il a devant lui, d’ici à 2030, la même période que son père pour mener ses projets à terme. La même difficulté se pose pour le nouveau ministre des Affaires étrangères, qui doit prendre la suite de Hamad ben Jassem Al-Thani. Il est lui aussi compétent mais il a besoin de temps pour se mettre au niveau de son prédécesseur. Aujourd’hui, on parle de chute de la diplomatie qatarie, surtout depuis le renversement de Mohamed Morsi en Egypte, survenue quelques jours après l’arrivée au pouvoir du nouvel émir. C’est excessif. Il faut laisser un peu de temps à Tamim ben Hamad Al-Thani. L’adaptation au changement nécessite toujours du temps, d’autant plus quand l’équipe au pouvoir est jeune. Les événements en Egypte contraignent le nouveau pouvoir qatari à revoir sa stratégie, cela aussi prend du temps, surtout dans un environnement régional lui-même très changeant.

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