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Entretien avec Marc Valeri – Le point sur Oman
Article publié le 20/05/2016

Propos recueillis par Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Marc Valeri est maître de conférences et directeur du Centre d’études sur le golfe Persique à l’Université d’Exeter (Royaume-Uni).
Il est l’auteur de Oman. Politics and Society in the Qaboos State (Londres, Hurst, 2009 ; nouvelle edition mise à jour et augmentée : juin 2016) et a co-dirigé la publication de Business Politics in the Middle East avec Steffen Hertog et Giacomo Luciani (Londres, Hurst, 2013).

Comment le sultan Qaboos envisage-t-il sa succession, n’ayant pas d’héritier ?

Le processus de succession est unique dans le Golfe. D’après la constitution omanaise, le Conseil de la famille royale est censé se réunir à la mort du Sultan, et décider dans les trois jours du successeur. Si au cours de ce délai le successeur n’est pas nommé, le Conseil national de défense entérine alors le choix que le sultan précédent a effectué dans une lettre adressée au Conseil de la famille royale. Ce processus pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, aucun des membres du Conseil de défense n’appartient à la famille royale. Il paraît ainsi très improbable que les membres de la famille royale se laissent déposséder de la décision suprême par des personnes qui ont été nommées par le Sultan précédent et ne doivent leur position qu’à ce dernier. Ensuite, le Sultan actuel n’a pas d’enfant. A plusieurs occasions durant son règne, il aurait pu décider de nommer un successeur, ou en tout cas un prince héritier, un premier ministre ou quelqu’un que la population aurait pu considérer comme un successeur potentiel. Or il ne l’a pas fait. Ainsi, en 2011-2012, au moment des printemps arabes, lorsque les manifestants ont clairement remis en cause un grand nombre de dignitaires du régime, perçus comme corrompus, et surtout mis en évidence que rien n’était préparé pour l’après Qaboos, il y a eu des pressions étrangères, notamment de la part de la Grande-Bretagne, visant à nommer un prince héritier. Cela n’a pas eu lieu, le Sultan considérant qu’il pourrait être marginalisé politiquement à partir du moment où un prince héritier serait nommé. Notons à cet égard le précédent historique de son père, qu’il a renversé en 1970. Il y a donc une sorte de jurisprudence au sein de la famille royale. Plus largement, le sultan actuel ne fait pas confiance aux membres de la famille royale et préfère s’entourer de personnes qui lui sont dévouées et extérieures à la famille plutôt que de potentiels concurrents pour le trône.

L’absence de descendance directe du souverain ne rend donc la succession que plus délicate car plus ouverte. Les candidats les plus probables sont trois des fils de l’oncle paternel du sultan, qui ont relativement peu d’expérience politique, et pour lesquels le Sultan a pris soin de ne montrer aucune préférence. Conserver ainsi cette incertitude lui permet de garder tous les leviers du pouvoir en main.

Concernant l’état de santé du Sultan, il est malade et est parti à deux reprises en Allemagne, pendant huit mois en 2014-2015 et encore pendant deux mois cette année. Des informations fiables concernant son état de santé sont difficiles à avoir, de nombreuses rumeurs ont circulé faisant état d’un cancer du colon. Mais aujourd’hui, sa santé semblerait meilleure qu’elle n’a été il y a un ou deux ans. Il a notamment fait plusieurs apparitions publiques ces six derniers mois.

Les incertitudes restent donc importantes pour la succession, cette question étant essentielle pour les Omanais. Il y a beaucoup d’anxiété au sein de la population sur ce qu’il va advenir du sultanat par la suite.

Quelles sont les relations entretenues entre Oman et les Etats-Unis ?

Historiquement, le partenaire privilégié d’Oman est la Grande-Bretagne, le sultanat étant beaucoup plus tourné vers Londres que vers Washington. Oman est probablement le pays parmi les monarchies du Golfe qui est le plus proche de la Grande-Bretagne, le Sultan lui-même étant foncièrement anglophile et ayant étudié en Grande-Bretagne. Mais les relations avec les Etats-Unis sont également très bonnes depuis 1970. Le Sultanat a toujours été proche de l’Egypte, ainsi que de la Jordanie.

Le Sultanat est relativement peu riche en comparaison des autres pays du Golfe. Ses dirigeants sont très conscients de sa vulnérabilité géopolitique et du fait qu’il a besoin d’un protecteur international fort pour survivre sur la scène régionale. En effet, pour ne pas être trop dépendant de ses voisins et notamment des poids lourds que sont l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, il a besoin de ce protecteur parmi les grandes puissances. Les Américains considèrent Oman comme un partenaire fiable.

Oman entretient de relativement bonnes relations avec l’Iran. Elles étaient déjà très bonnes sous le Shah. Lorsque le Sultan a dû faire face dans les années 1970 à une révolution d’orientation marxiste-léniniste dans le sud du pays, qui était soutenue par le Yémen du sud et par de nombreux mouvements anti-impérialistes, l’aide du Shah et de ses troupes, qui ont soutenu de façon décisive les forces omanaises, a contribué à faire pencher la balance en faveur du Sultan. A la fin de la guerre, en 1977, le Sultan Qaboos s’était lui-même dit redevable à vie de ce qu’avait fait l’Iran pour sauver son pays. Ces bonnes relations avec les Iraniens ont perduré après la révolution islamique. Les dirigeants omanais partent du principe que l’Iran, avec qui Oman partage le contrôle du détroit d’Ormuz, restera un pays fort de la région, sur le plan géopolitique. Ils considèrent donc que, malgré les nombreux désaccords, Oman ne gagnera rien à se faire un ennemi de l’Iran et qu’il vaut mieux garder avec lui de bonnes relations. Lors de l’accord sur le nucléaire iranien conclu en 2015, rappelons le rôle qu’a joué Oman, qui a été probablement beaucoup exagéré car Oman n’a pas la capacité d’influencer ni les Etats-Unis ni l’Iran dans ces négociations. C’est néanmoins un pays qui a la confiance des deux côtés et qui est perçu comme un facilitateur diplomatique. Ainsi certaines rencontres américano-iraniennes se sont tenues à Mascate en 2014, et certains messages étaient transmis d’un pays à l’autre par l’intermédiaire d’Oman.

Pouvez-vous revenir sur le rôle diplomatique d’Oman au Moyen-Orient ?

Sur la scène régionale, il faut comprendre qu’Oman, du fait justement de la vulnérabilité dont je parlais précédemment, considère que tout ce qui peut augmenter l’instabilité régionale va nécessairement avoir un impact sur la situation intérieure du pays. Il est donc nécessaire de tout mettre en oeuvre pour que la situation dans la région soit la moins tendue possible. De ce point de vue, Oman a tenté dans les années 1980 des médiations entre l’Irak et l’Iran en guerre, puis encouragé un rapprochement entre l’Inde et le Pakistan sur la question du Cachemire. Au moment des tensions entre le Yémen du nord et le Yémen du sud et la réunification dans les années 1990, Oman avait accueilli des dignitaires du Yémen du sud, pourtant socialiste, comme signe de bonne volonté, pour faire en sorte que la transition au Yémen soit la plus stable possible, et que la situation au Yémen ne contribue pas à déstabiliser le sud d’Oman.

Actuellement au sein du ministère omanais des Affaires étrangères, il y a beaucoup d’inquiétudes sur ce qu’il se passe au Yémen. Les populations sont les mêmes des deux côtés de la frontière, qui est très poreuse. Oman entretient des contacts sur le terrain avec à la fois les forces houthies et les forces de l’ancien président Hadi. C’est en revanche beaucoup plus tendu avec l’Arabie saoudite, qui a pris la décision omanaise de ne pas participer à la coalition comme un affront. En septembre 2015, le sultanat a protesté contre le bombardement de la résidence de son ambassadeur au Yémen et a mis en cause l’aviation saoudienne. Les Saoudiens ont toujours nié que cela venait d’eux, mais les Omanais ont immédiatement convoqué l’ambassadeur saoudien à Mascate et lui ont remis une lettre officielle de protestation. Les relations entre Oman et l’Arabie saoudite sont donc difficiles, cette dernière considérant qu’Oman ne peut être un interlocuteur utile pour résoudre la situation au Yémen et que la seule solution reste militaire. Oman a ainsi très peu de latitude d’action diplomatique au Yémen actuellement.

Sur la question israélo-arabe, Oman a pris le parti de l’Egypte au moment des accords de Camp David, et a été le seul pays arabe à soutenir Sadate sur cette question. Comme avec d’autres pays du Golfe à la fin des années 1990, des relations diplomatiques ont été établies avec Tel-Aviv. Une mission économique israélienne a ouvert à Mascate, qui a été fermée depuis. Les relations informelles à l’ONU ou dans d’autres cercles internationaux entre les Israéliens et les Omanais sont constantes et relativement bonnes, Israël considérant qu’Oman n’est pas un pays ennemi.

Oman a très peu d’influence sur la crise actuelle en Syrie. Les relations avec les Assad ont été assez froides car le régime omanais a toujours été très méfiant vis-à-vis des mouvements nationalistes arabes ou qui se disaient progressistes. A l’inverse, le régime voit d’un très mauvais oeil la montée de l’islamisme politique, et notamment du salafisme. A aucun moment, Oman n’a considéré qu’il pouvait prendre le risque de soutenir des mouvements comme le front al-Nosra ou des mouvements d’opposition clairement islamistes. De ce point de vue, Oman souhaiterait une résolution la plus rapide possible de la question syrienne, mais ne prend pas parti ouvertement dans le conflit, comme ont pu le faire le Qatar et l’Arabie saoudite, au nom de l’opposition à Bachar el-Assad.

Comment Oman se situe-t-il dans la lutte contre le terrorisme (al-Qaïda et Etat islamique) ?

Les dirigeants omanais considèrent que l’islam politique ou les mouvements islamistes, même ceux qui ne font pas appel à la lutte armée, sont une menace très importante pour la stabilité du pays. De ce point de vue, depuis le début des années 2000, Oman est un allié dans la lutte officielle contre le terrorisme telle qu’elle est définie par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne dans la région. Au moment de l’intervention américaine en Afghanistan après le 11 septembre par exemple, les bases militaires omanaises ont été mises à disposition des forces britanniques et américaines et servi de point de départ pour les raids sur les cibles afghanes.

Mais sur le terrain, les choses sont plus complexes, en raison du pouvoir autoritaire et de l’absence de volonté d’ouvrir politiquement le pays. Le Sultan a tous les leviers du pouvoir, contrairement à d’autres monarchies du Golfe dans lesquelles il est plus partagé entre différents membres de la famille royale. Il ne faut pas oublier aussi qu’Oman, comme d’autres pays de la région, est très facilement enclin à considérer toute opposition comme terroriste. C’est ce qu’on a vu depuis les printemps arabes : toute personne qui critique le régime ou qui prend des positions indépendantes sur Facebook et Twitter est très rapidement taxée de suppôt de l’étranger, d’œuvrer en vue de déstabiliser le pays ou de diffamer le Sultan. Ainsi, les législations anti-terroristes, qui visent y compris les organisations civiles pacifiques appelant à davantage de libertés publiques, ont été très nettement renforcées depuis 2011.

Pouvez-vous justement revenir sur le printemps arabes à Oman, et sur ce qu’il en est aujourd’hui ?

La contestation a été importante, à l’échelle du pays. Le gouvernement a été pris par surprise par les manifestations. A partir de février 2011, celles-ci se sont déroulées, avec des occupations de ronds-points ou de places, comme à Mascate, devant le Conseil consultatif, qui est l’assemblée consultative élue par suffrage universel. Des demandes ont été formulées, à la fois politiques (augmentation du pouvoir législatif de cette chambre avec la mise en place d’une monarchie constitutionnelle), et économiques et sociales (accroissement de la lutte contre la corruption, augmentation du pouvoir d’achat car les conditions sont difficiles pour beaucoup d’Omanais). Depuis les années 1970, le pays n’avait pas connu de manifestations d’opposition aussi organisées. Comme cela s’est passé dans les autres monarchies du Golfe, en février-mars 2011, le régime a répondu en redistribuant l’argent du pétrole, en augmentant les salaires dans le secteur privé, en créant une allocation chômage ainsi que 50 000 emplois du jour au lendemain dans le secteur public. Ces recettes anciennes, qui sont mises en œuvre depuis les années 1970 pour acheter le silence de la population, ont eu un effet limité. En effet la jeunesse qui est descendue dans la rue est plus éduquée que la génération précédente ; elle est souvent partie étudier à l’étranger, et a conscience que son niveau de vie sera nécessairement plus faible que celui de ses parents.
Dans une deuxième phase, les mesures précédentes ne marchant pas, le régime a recouru à la répression brutale des mouvements pacifistes. Deux manifestants ont trouvé la mort sous les balles de la police en 2011 et de nombreux militants des droits de l’homme, ouvriers et bloggeurs ont été arrêtés et condamnés jusqu’à 5 ans de prison. Le printemps et l’été 2012 ont été marqués par une reprise des grèves à travers le pays (dans le secteur pétrolier, notamment). De nombreux étudiants, journalistes, écrivains, avocats et militants des droits de l’homme ont été condamnés, sur la base des nouvelles dispositions du Code pénal, à des peines de prison ferme pour « incitation au désordre », « violation de la Loi sur la cybercriminalité » et « diffamation envers le sultan ». Depuis lors, cette répression sur le terrain s’accompagne d’un renforcement des dispositions juridiques criminalisant l’expression d’opinions critiques. Le Code pénal prévoit des peines de prison pour « la publication de fausses informations, de communiqués ou de rumeurs de nature à saper le prestige de l’État » tandis que les rassemblements de plus de 10 personnes sur la voie publique sont passibles de peines de prison d’un an. Ces différentes dispositions illustrent l’incapacité du régime à accepter la légitimité de l’expression d’opinions alternatives sans d’emblée les accuser d’attenter à l’ordre public. La latitude d’action et d’expression des militants des droits de l’homme et des voix indépendantes est actuellement extrêmement limitée, et nombre d’entre eux sont intimidés, arrêtés, voire victimes d’atteintes s’apparentant à des actes de torture régulièrement dénoncés par le rapporteur de l’ONU. Ainsi en février, un ancien diplomate a été condamné, suite à des messages postés sur Facebook et Twitter, à trois ans de prison ferme pour « blasphème », « utilisation d’Internet en vue de porter préjudice aux valeurs religieuses » et « diffamation du sultan ».

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