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Entretien avec Joseph Bahout : Saad Hariri à Paris et bilan d’un an de présidence de Michel Aoun
Article publié le 06/09/2017

Propos recueillis par Mathilde Rouxel

Joseph Bahout est chercheur invité au Carnegie Endowment à Washington, spécialiste du Moyen-Orient.

Le Premier ministre Saad Hariri était à Paris le 1e septembre. Qu’attend le Liban de la France ?

La relation entretenue entre le Liban et la France est ancienne. En venant à Paris, Saad Hariri attendait sans doute la perpétuation de ce lien fort entre les deux pays. Cela dit, dans le contexte actuel se sont imposées quelques nouveautés. Parmi elles, l’élection récente, en France, d’un nouveau président de la République visiblement très actif, si ce n’est activiste, sur les questions qui touchent au Moyen-Orient et essentiellement de la Syrie. Il est à ce titre normal que le Liban tienne à s’entretenir avec Emmanuel Macron pour se tenir au courant des plans de la France aujourd’hui et de favoriser un contact personnel entre les dirigeants des deux pays sur ces problématiques. Il y a également d’autres choses, plus particulières mais qui sont, pour leur part permanentes, comme par exemple la présence de la FINUL au Liban. La visite d’Hariri à Paris est intervenue immédiatement après l’annonce de la reconduction de la FINUL, votée à l’ONU. En effet, la France a joué un rôle essentiel au niveau de ce vote, cherchant à contrer, ou du moins à amoindrir, les désirs des Américains ; qui souhaitaient modifier le texte d’une façon jugée peu propice à l’équilibre politique au Liban. Il s’agissait aussi de discuter le soutien économique, financier, culturel et technique de la France au Liban à un moment où la trêve politique libanaise permise par l’élection de Michel Aoun il y a un an pouvait permettre de retravailler ces dossiers. Cette rencontre n’impliquait ainsi pas de questions particulièrement urgentes ; c’est d’abord l’élection récente d’Emmanuel Macron à l’Elysée qui était au cœur de ce déplacement, et qui accompagnera aussi la visite de Michel Aoun en France dans deux semaines, et la discussion des questions permanentes qu’il s’agissait de remettre à jour.

Vous expliquez que Saad Hariri est très à l’écoute des politiques françaises sur le dossier syrien, et notamment sur la question des réfugiés. Quelle politique à l’égard des réfugiés venus de Syrie et installés au Liban a-t-elle été discutée ?

Les propos tenus par Saad Hariri et d’Emmanuel Macron durant la conférence de presse ont été très éloquents. L’idée est qu’il faut profiter de la désescalade sur le terrain syrien pour envisager des formes d’allégement du poids des réfugiés sur le Liban. Cette question appelle un débat qui peut s’avérer sensible : dans son entretien avec Emmanuel Macron, Saad Hariri affirmait qu’il n’y aurait pas de retour et pas de solution possible tant que Bachar al-Assad restera au pouvoir - les réfugiés refusant de rentrer en Syrie dans ces conditions. Le 25 septembre, lorsque Michel Aoun sera à Paris, Emmanuel Macron sera confronté à une autre opinion : pour Michel Aoun, la fin de la guerre en Syrie est annoncée et Bachar al-Assad étant prêt à reprendre les réfugiés, le temps est venu de les renvoyer. Ce sera ensuite à la France de prendre position, tout en sachant que cette question n’est pas une question française ; c’est d’abord une question humanitaire, qui relève d’abord des réfugiés eux-mêmes, et qui concerne aussi les Nations unies, les réfugiés étant gérés par le Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR). Si la France pourra donc jouer un rôle, il restera donc mineur dans cette affaire. Cette question a donc été évoquée par les deux dirigeants, avec l’idée que les nouvelles positions de la présidence française vis-à-vis de la Syrie, qui pourraient apparemment se révéler plus incommodantes vis-à-vis du régime, aiderait le Liban à établir une médiation avec le régime syrien. Nous sommes cependant encore loin de discuter aujourd’hui l’issue de toutes ces questions.

Plus généralement, l’actualité récente du Liban a remis sur le devant de la scène le rapport de force existant entre le gouvernement libanais et le Hezbollah. Quel est le véritable rôle et poids du Hezbollah dans le gouvernement libanais ?

Cette question soulève plusieurs points. Il est d’abord important de rappeler que le compromis présidentiel libanais, trouvé pour l’élection de Michel Aoun à l’époque, était basé sur l’illusion qu’avaient certains dirigeants comme Hariri ou Geagea (qui refusaient jusque-là l’élection de Michel Aoun) que l’élection pourrait aider à progressivement éloigner Michel Aoun du Hezbollah et à minimiser l’influence du Hezbollah sur l’échiquier politique. Le résultat est parfaitement le contraire. La décision du Hezbollah est aujourd’hui devenue pratiquement synonyme de la décision elle-même. Par la suite, la bataille de Ersal, dans laquelle le Hezbollah a joué un rôle plus que prépondérant, a aussi fait que cette influence du Hezbollah ne peut plus être mise en doute par personne - en tout cas c’est ainsi que les Américains voient désormais les choses. Le Hezbollah tient presque le rôle de prescripteur sur les questions sécuritaires ou militaires à la frontière. Le dernier scandale, qui fait l’actualité, concerne les modalités d’évacuation des jihadistes de Daesh vers le désert syrien. Dans cette affaire, le Hezbollah a joué un rôle bilatéral sans consulter le gouvernement libanais mais également un rôle que l’on peut qualifier de cynique, puisque l’action consistait à évacuer des jihadistes dont on dit depuis trois ans qu’ils sont le maléfice absolu. Aujourd’hui, plus personne dans le monde ne peut défendre l’idée que le Hezbollah est simplement relativement influent au Liban : personne ne peut nier que le Hezbollah gouverne le pays.

Pourtant, le Liban tient économiquement grâce à des partenaires qui s’opposent au Hezbollah, comme l’Arabie saoudite. La situation économique du Liban s’est-elle redressée depuis l’élection de Michel Aoun ?

La situation économique au Liban est mauvaise. Elle tient par une opération d’équilibriste menée par le gouverneur de la Banque Centrale de temps à autre pour sauver la livre libanaise, mais les indicateurs macro-économiques restent terrifiants. De son côté, l’aide golfienne a beaucoup diminué, pour des raisons d’abord golfiennes elles-mêmes mais aussi pour des raisons politiques qui ont trait à ce que nous développions précédemment : la mainmise du Hezbollah implique que l’Arabie saoudite est désormais moins désireuse de soutenir économiquement le gouvernement libanais. Cette question s’élargit même à l’échelle privée et personnelle de Hariri, lui-même de moins en moins renfloué par les bailleurs saoudiens. Il y a également le poids des éléments macro-économiques depuis des années : le ralentissement de la croissance, le fait que les expatriés sont de moins en moins en mesure d’envoyer de l’argent, etc. Il y a toutefois des éléments de reprise en vue, même si les effets ne sont pas encore visibles. C’était aussi le pari du compromis politique qui a mené à l’élection de Michel Aoun : il s’agissait de mettre de côté les querelles incessantes pour essayer de relancer la machine économique. L’exploration des gisements de gaz appelle aussi à une amélioration sur le dossier énergétique. Enfin, si tant est qu’il y ait une reconstruction prochaine, l’horizon de la reconstruction de la Syrie agite beaucoup les investisseurs libanais. Saad Hariri a tenté, à Washington comme à Paris, de façon un peu maladroite, d’expliquer que le Liban pourrait jouer un rôle prépondérant à ce niveau-là. Cependant, j’imagine difficilement comment le gouvernement syrien pourrait récompenser ce gouvernement libanais en lui donnant des prébendes dans la reconstruction syrienne.

Quel bilan peut-on faire de cette première année de présidence de Michel Aoun ?

Comme je l’expliquais, l’élection de Michel Aoun a été rendue possible par ce pari tenu par tous les partis qui consistait à accepter le chantage du Hezbollah - un chantage infini, mené pendant près de deux ans. Ce pari a tenu quelques mois, et s’est rapidement fissuré, du fait également des divergences de vues sur le dossier syrien. Il est donc difficile d’être optimiste aujourd’hui. Les partenaires du 14-Mars (Hariri, Geagea) commencent à déchanter, et l’impression de s’être fait avoir par le Hezbollah domine depuis déjà quelques mois. Dans les détails, le bilan est mitigé. On revient déjà un peu au blocage politique, puisqu’on assiste à nouveau à des blocages au Conseil des ministres, parfois également au Parlement, mais le système fonctionne vaille que vaille.

L’un des points positifs les plus remarquables est que le Liban a pu se doter d’une loi électorale, par laquelle seront probablement organisées des élections en mai prochain, même si ce projet reste à vérifier. Cette loi est décriée par beaucoup, elle est critiquée et critiquable mais est à mon sens relativement acceptable, en ce qu’elle peut ouvrir des voies et permettre des changements relatifs. Elle a en tout cas le mérite d’exister. Sur le reste en revanche, notre jugement peut être plus sévère. Parmi les choses qui ont été réalisées jusqu’ici, la plupart sont entachées d’insuffisance, voire même de scandale. Le dossier lancinant de l’électricité donne lieu par exemple à une corruption forcenée partagée entre les deux camps opposés, qui s’accordent pour se partager notamment les bateaux d’électricité, etc. La question des nominations diplomatiques fait également débat : le Liban a rempli le vide des positions diplomatiques avec le placement de plus de trente diplomates qui, si l’on regarde le détail de leurs compétences, se révèle très souvent scandaleux, et résultant davantage du clientélisme clanique que de la qualité des curriculum vitae. Par ailleurs, la question de la bataille à la frontière Est, qui fut héroïque du point de vue de l’armée, a été complètement entachée par l’issue des combats et par la façon dont le Hezbollah s’est conduit.

Cela permet de pointer du doigt le grand défi auquel se trouve confronté le gouvernement libanais, aujourd’hui et pour l’avenir, défi qui se loge au cœur de ses relations avec la Syrie. Récemment, des ministres ont presque ouvertement insulté le Premier ministre en allant à Damas, malgré son refus, pour rencontrer leurs homologues syriens, signer des accords et prendre des positions qui sont diamétralement opposées aux positions du gouvernement libanais. On commence de nouveau à avoir deux gouvernements qui coexistent au sein du gouvernement de Saad Hariri, qui continue de son côté à prétendre que tout cela n’existe pas. Avec ces cas de figure, on revient au jeu traditionnel libanais qui provoque la multiplication des tiraillements au sein de l’exécutif, sans savoir exactement à quel moment cela va paralyser l’ensemble du jeu. Le bilan que l’on peut donc faire aujourd’hui est qu’en acceptant le chantage du Hezbollah, les partis opposés à l’élection de Michel Aoun ont avalé un calmant qui ne fait plus d’effet aujourd’hui : on revient déjà au jeu traditionnel libanais, dans un paysage certes différent mais qui ne change rien au fait que la situation, déjà, apparaît comme bloquée. Ce retour au blocage a été perçu par la population libanaise, déçue et désillusionnée par ce nouveau gouvernement qui promettait une plus grande stabilité.

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