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Entretien avec Jana J. Jabbour – Analyse du résultat du référendum et de ses conséquences, notamment sur la politique étrangère de la Turquie
Article publié le 20/04/2017

Propos recueillis par Carole André-Dessornes, Docteure en sociologie de l’EHESS et consultante.

Jana J. Jabbour est Docteure en Sciences politiques associée au CERI et enseignante à l’USJ de Beyrouth ainsi qu’à Sciences po Paris et Menton, auteure du livre La Turquie, l’invention d’une diplomatie émergente, CNRS éditions, février 2017.

Dimanche 16 avril dernier, les Turcs ont été appelés à se prononcer lors du référendum destiné à modifier la constitution en accordant plus de pouvoirs à l’actuel président Recep Tayyip Erdogan (en effet, la réforme constitutionnelle lui permettra de contrôler l’exécutif et assez largement le législatif et le judiciaire).
Le « oui » l’a emporté avec 51,4% des voix ; cette victoire contestée par l’opposition met au grand jour une profonde division au sein du pays. Jana J. Jabbour nous a fait le plaisir de répondre à nos questions sur les résultats et conséquences de ce référendum, notamment sur la politique étrangère de la Turquie.

Recep Tayyip Erdogan a remporté une victoire, mais cette victoire est assez serrée si l’on s’en tient aux derniers résultats communiqués. Le « non » a gagné les grandes villes du pays, Istanbul et Ankara en tête…peut-on interpréter ces votes comme un signal fort envoyé au président ?

Ces résultats révèlent une fracture qui se dessine en Turquie aujourd’hui entre l’ancienne élite kémaliste et la nouvelle élite représentée par l’AKP. Les grandes villes, notamment Izmir, Istanbul et Ankara, sont le bastion de l’élite laïque et pro-occidentale qui, depuis la fondation de la République en 1923 et jusqu’au début des années 2000, a contrôlé le centre de l’échiquier politique et le système économique. Cette élite ultra-minoritaire a constamment tenu à l’écart la majorité sociologique du pays, c’est-à-dire la « masse » anatolienne (située au centre et dans l’est du pays), qui était plus conservatrice et ne s’identifiait pas avec l’idéologie kémaliste/ataturkiste. L’AKP, parti fondé en 2001, se veut le porte-parole de ces « Turcs noirs », de cette « masse » anatolienne pieuse et conservatrice sur le plan religieux, mais libérale et capitaliste sur le plan économique. Avec l’AKP, au pouvoir depuis 2002, les « Turcs noirs » ont conquis le centre politique, et éclipsé l’ancienne élite kémaliste.

Ceci dit, si les résultats du « non » à Izmir et Ankara ne sont pas surprenants, le « non » à Istanbul est un revers pour le parti AKP et le Président Erdogan personnellement, étant donné qu’Istanbul est sa ville natale et c’est là où il fut maire de 1994 à 1998, et a travaillé à améliorer les infrastructures de la ville et le niveau de vie de ses habitants.

Ce référendum a-t-il accru les divisions du pays ou a-t-il juste mis en évidence une situation qui n’a fait que s’amplifier avec l’arrivée à la présidence d’Erdogan et ses actions après le coup d’Etat avorté de juillet 2016 ?

Ce référendum reflète les nombreuses divisions du pays depuis quelques années. Il y a un clivage idéologique, entre laïcs et religieux ; un clivage sociopolitique entre ancienne et nouvelle élite ; et une coupure géographique entre l’Anatolie profonde d’une part, et le sud-ouest (les cotes méditerranéennes), la Thrace, et les grandes villes, d’autre part.

Les purges menées après le coup d’état avorté ne font qu’amplifier la division : l’opposition (CHP, HDP) a voté « non » car elle conteste ces purges dont elle est victime, alors que l’AKP et une partie du parti nationaliste MHP ont voté « oui » car ils considèrent que les purges sont nécessaires pour « purifier » l’Etat des « ennemis de l’intérieur » (notamment le mouvement Fethullah Gulen) et qu’un président avec des pouvoirs exécutifs étendus est une garantie de sécurité et de stabilité.

Certains avancent déjà le fait qu’Erdogan a officiellement gagné mais qu’il aurait perdu politiquement. Cette réflexion est-elle juste ? Quelle analyse faites-vous de cette victoire ? La victoire est contestée par le CHP et le HDP. Le Haut Conseil électoral a fait savoir que les bulletins dépourvus de tampons seraient considérés comme valides…

C’est une victoire au sens de la démocratie majoritaire, une majorité de Turcs ayant approuvé les amendements constitutionnels voulus par le Président. En revanche, c’est une victoire au goût amère étant donné que la différence relativement étroite entre les 51.4% du « oui » et les 48.6% du « non » montre le manque de consensus social sur les réformes proposées. Le Président et son parti seront ainsi relativement contraints dans leur marge de manœuvre politique lors de l’instauration du régime présidentiel. Ils ne sont pas aussi libres qu’ils auraient pu l’être avec, par exemple, 60% des voix.

Peut-on avancer que le vote des Turcs de l’étranger a fait la différence ? Ou au final ces votes ont-ils eu un impact assez limité ?

Les 1.5 millions de Turcs résidant en Europe et ayant le droit de vote ont massivement choisi le « oui ». L’Autriche, les Pays-Bas et l’Allemagne ont enregistré les pourcentages les plus élevés, avec respectivement 73%, 71% et 65% des électeurs soutenant l’instauration d’un régime présidentiel. Ce résultat n’est pas un hasard : c’est dans les pays où les Turcs ont été humiliés que le vote en faveur du oui l’a emporté. En effet, les Turcs d’Europe se sont sentis insultés par l’interdiction par l’Autriche, Allemagne et les Pays-Bas de l’entrée de ministres turcs sur leur territoire lors de la campagne référendaire : en particulier, l’expulsion de la ministre turque des Affaires sociales par la police néerlandaise a été considérée comme un grand acte d’humiliation, ce qui a réveillé le sentiment national des Turcs. En réaction, ils ont voté pour un Président fort, capable de rétablir la fierté nationale et de montrer que la Turquie n’est plus l’homme malade de l’Europe. Ce vote a eu un impact important sur la victoire du « oui ».

Les résultats contestés et avec une faible avance du « oui » ne vont-ils pas affaiblir Erdogan sur la scène internationale ?

Je ne le pense pas. Erdogan a une conception majoritaire de la démocratie : pour lui, peu importe le pourcentage du « oui », une majorité de Turcs a approuvé le référendum, ce qui lui donne une légitimité politique nouvelle. Cela le poussera à s’imposer sur la scène internationale et à exiger de ses homologues de le reconnaitre en tant que partenaire égal, et en tant que Président plébiscité par la majorité de son peuple.

La campagne électorale a eu un impact assez négatif sur les relations entre le président turc et un certain nombre de dirigeants européens parmi lesquels Angela Merkel (pour avoir interdit aux officiels du gouvernement turc de venir faire campagne en Allemagne où se trouve la plus grand communauté turque présente en Europe). Ce « oui » au référendum ne va-t-il pas conforter Erdogan dans sa politique du « bras de fer avec l’UE ? Et notamment quel impact ces résultats peuvent-ils avoir sur la question des réfugiés syriens et les accords passés avec l’UE ?

Maintenant qu’Erdogan est renforcé et qu’il a obtenu ce qu’il voulait, il aura tendance à apaiser les tensions avec l’Europe. En effet, l’Europe est une priorité stratégique pour les Turcs. Ni un partenariat avec la Russie ni un rapprochement avec les pays du Moyen-Orient ne peuvent constituer une alternative à l’ancrage européen et atlantique (OTAN) de la Turquie.

Erdogan mène une diplomatie de quête de statut et de reconnaissance : s’il est reconnu par les Européens, il baissera le ton et choisira la voix de la coopération. Les Turcs ne sont pas nécessairement attachés à une adhésion à l’UE, mais veulent au moins un nouveau partenariat stratégique portant sur les questions sécuritaires (coopération dans la lutte contre le terrorisme), économiques (une nouvelle union douanière) et sociales (levée des visas).
Ceci dit, la question du PKK est un sujet de désaccord majeur entre les deux parties, la Turquie estimant que les pays européens continuent de soutenir cette organisation même s’ils la reconnaissent comme « terroriste ». Le dossier des réfugiés syriens constitue un autre point de désaccord, les Turcs estimant que le montant de l’aide qui leur a été versée par les Européens n’est pas suffisante pour subvenir aux besoins des 3 millions de réfugiés qu’ils accueillent. Ankara considère qu’elle partage le fardeau de l’Europe, sans obtenir de reconnaissance politique ou d’aide économique.

Concernant l’imam Gülen (accusé d’avoir orchestré la tentative de coup d’état et vivant aux Etats-Unis), cette victoire ne va-t-elle pas le pousser à demander à nouveau à Washington d’extrader ce dernier pour le juger ?

L’extradition de Fethullah Gülen est considérée par Ankara comme une nécessité de sécurité nationale, le mouvement güleniste étant accusé d’être l’instigateur du coup d’état de juillet 2016. Pour les responsables turcs, si les Etats-Unis sont un vrai allié, ils doivent le prouver en temps de crise et de difficulté, en extradant Gülen. En revanche, il est peu probable que Washington accepte cette requête : les Etats-Unis ne voient que l’aspect éducatif et social de la confrérie Gülen, qu’ils ont tendance à comparer au mouvement jésuite, et peinent à cerner l’aspect politique de cette confrérie qui, selon les Turcs, entend infiltrer l’Etat et provoquer une révolution de l’intérieur et par le bas.

Dans votre livre La Turquie, l’invention d’une diplomatie émergente vous avez très bien souligné les ambigüités de la politique étrangère de la Turquie et les failles.
Ahmet Davutoǧlu, à l’origine de l’élaboration de la politique étrangère turque et de la diplomatie du pays, a été écarté du pouvoir, en tant que Premier ministre, en donnant sa démission en mai 2016.
A-t-il été remplacé depuis par d’aussi fin connaisseurs des questions de politique étrangère ?

Ahmet Davutoǧlu a été le grand stratège de la politique étrangère turque des années 2000, d’abord comme conseiller du Premier ministre Erdogan (2003-2009), comme ministre des affaires étrangères (2009-2014), puis Premier ministre (2014-2016). Si Davutoǧlu avait une vision claire et articulée, il n’en demeure pas moins que celle-ci a montré ses failles et limites : en particulier, la pensée de Davutoǧlu reposait sur le faux postulat que les régimes autoritaires arabes allaient s’inscrire dans le temps, que le statu quo régional allait demeurer, et aussi que la Turquie sera acceptée par tous les acteurs régionaux. Or, les révolutions arabes ont démontré les faiblesses de cette thèse, et la crise syrienne a révélé que si Bachar el-Assad a développé une amitié avec Erdogan, cela ne le pousse pas pour autant à se soumettre aux conseils, ordres et invocations d’Ankara.
C’est donc l’échec de la politique moyen-orientale de la Turquie, théorisée par Davutoǧlu, qui a en partie contribué à son éviction.
Aujourd’hui la politique étrangère turque est un bateau ivre sans repère ; personne n’a pu remplir le rôle de Davutoǧlu.

Avec le « oui », Erdogan va concentrer entre ses mains encore plus de pouvoirs. Cela aura-t-il un impact sur la politique étrangère de la Turquie ? N’aura-t-il pas la tentation de vouloir conduire seul la politique étrangère du pays ? Ou est-ce déjà le cas ?

Le Président est désormais en charge de la sécurité nationale du pays et supervise l’institution militaire. Un Erdogan renforcé aura tendance à s’affirmer davantage sur la scène régionale et internationale. Si une menace de sécurité nationale se présente (par exemple, de nouvelles avancées sur le terrain pour les Kurdes de Syrie et le PYD), il aura tendance à lancer une opération militaire, de large envergure, vers la Syrie mais aussi l’Irak ; une opération « Bouclier du Tigre », similaire à l’opération « Bouclier de l’Euphrate » (août 2016-avril 2017).

Ne va-t-il pas être tenté de poursuivre la mise en place d’alliances « contre nature » ?
Est-il envisageable de se faire une idée des grandes lignes de sa politique étrangère ou est-il encore trop tôt pour le faire ?

La Turquie continuera sa diplomatie du « grand écart ». Il s’agit de profiter de son statut de puissance moyenne, en position intermédiaire entre le Nord et le Sud, pour développer des relations étroites avec tous les Etats, et devenir ainsi un acteur incontournable du système international. Comme le disait Ahmet Davutoǧlu : « Nous sommes les seuls à pouvoir nous réunir avec le président américain, tenir un meeting à Bruxelles, parler au président iranien et prononcer un discours au Caire ».

Comment peut-il envisager sa politique régionale qui n’a pas toujours été un franc succès en passant de la politique du zéro problème avec ses voisins à une politique confrontée à une réalité plus complexe (concernant la Syrie, le rapprochement avec la Russie et l’Iran qui reste à nuancer…)

Les relations avec la Russie et l’Iran seront menées avec beaucoup de pragmatisme. En effet, la Turquie est dans une situation d’interdépendance économique avec ces pays, tout en rivalisant avec eux pour le leadership régional. Elle doit ainsi gérer avec pragmatisme cette relation « ami-ennemi ».
Par ailleurs, un rapprochement entre Ankara, Moscou et Pékin est naturel étant donné qu’il s’agit de trois puissances moyennes (ré-)émergentes en quête de statut et d’autonomisation sur la scène internationale. Elles sont unies par leur contestation commune de l’ordre mondial actuel qui reste dominé par une oligarchie de puissances occidentales.
En revanche, ce rapprochement tactique de court-terme ne peut se matérialiser en une alliance stratégique de long terme.

Quelques mots sur le livre de Jana J. Jabbour

Jana J. Jabbour, à travers son ouvrage La Turquie, l’invention d’une diplomatie émergente, nous offre une analyse très aiguisée de la politique étrangère d’une puissance émergente moyenne en revenant sur la genèse du virage opéré par la Turquie avec l’arrivée de l’AKP au pouvoir. L’auteure met en exergue le rôle clef joué par Ahmet Davutoǧlu – ancien ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre d’Erdogan entre 2014 et mai 2016 – dans l’élaboration de cette politique étrangère turque ainsi que sa diplomatie. Elle explique parfaitement les équilibres politiques qui se jouent et la volonté de la Turquie de jouer pleinement de son influence sur son voisinage proche mais également le plus oriental ainsi que sa diplomatie du grand écart qui a mis au grand jour ses faiblesses et contradictions.
Les Balkans, le Maghreb, l’Afrique subsaharienne n’ont pas pour autant été négligés dans cette politique étrangère émergente.
Jana J. Jabbour offre un regard neuf sur un pays qui rêve de devenir une puissance émergente moyenne et incontournable, mais qui doit faire avec ses failles et faiblesses.
Cet ouvrage est à recommander à tous ceux qui souhaitent comprendre le tournant pris par la Turquie depuis le début des années 2000.

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