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Entretien avec Hala Kodmani - Le paysage médiatique syrien pendant la révolution
Article publié le 26/12/2013

Propos recueillis par Sixtine de Thé

Journaliste free lance depuis 2009, spécialisée sur le monde arabe, Hala Kodmani couvre particulièrement le conflit en Syrie, son pays natal. Elle a été auparavant rédactrice en chef du desk arabe de France 24 et a travaillé pendant plus de vingt ans dans la communication et l’information d’organisations régionales et internationales.

En Syrie, quel était le paysage médiatique de l’avant révolution ? Comment se manifestait la censure ?

Avant la révolution, la Syrie est contrôlée par un système médiatique de propagande, comme dans tout Etat totalitaire : il exerce un contrôle total sur tous les médias, a une agence de presse qui diffuse les informations officielles ensuite reprises par les journaux, les télévisions, les radios du régime. Il s’agit en somme d’un système classique, mais auquel s’est ajouté récemment une relative ouverture vers une presse privée, en fait sponsorisée par les milieux d’affaires proches du régime. Il s’agissait en quelque sorte de parler de la Syrie à l’international d’une manière détournée, et même à l’intérieur du pays, en donnant l’illusion d’avoir une presse indépendante, privée, mais qui n’abordait cependant que des sujets économiques et culturels. Ce processus s’est décliné en presse écrite, en radio, en télévision. Il est intéressant de voir qu’au moment de la crise, ces médias se sont montrés encore plus virulents et presque plus extrémistes que les médias officiels : ils sont devenus des instruments de propagande. Et ce sous une forme plus vicieuse, puisque les présentations sont nettement plus modernes (ils ont des talk-show dans des endroits sympathiques), tout cela pour distiller de la désinformation, y compris aussi dans les reportages et les nouvelles. Cela a constitué un instrument puissant pour le régime, encore plus que les médias officiels qui avaient perdu en crédibilité auprès des gens, et qui étaient nettement moins séduisants dans la forme, surtout. La grande stratégie de ces médias officiels ou de ces médias privés est notamment de dire que tous les autres médias, arabes et occidentaux, produisent de la désinformation.

Concernant la censure, l’opposition ne pouvait ni s’exprimer, ni critiquer les mesures du gouvernement. Par la suite, un verrouillage encore plus fort s’est mis en place, l’information étant plus contrôlée. Il n’y avait aucune expression médiatique qui ne soit pas gouvernementale ou très proche des milieux gouvernementaux. Mais les Syriens regardaient cependant toutes les chaines internationales, al-Jazeera, al-Arabiya etc, et ce y compris avant la révolution. Ensuite, l’opposition a créé un ou deux sites web hors de Syrie mais il n’y avait pas de publication consistante, pas de radio libre. Quand Internet s’est développé en Syrie, la plupart des sites ont été censurés. Par exemple, de Damas, on ne pouvait pas atteindre al-Hayat, le site de la presse arabe international. Il y avait cependant des proxy qui permettaient de détourner la censure.

Précisons que l’essentiel de la population n’a pas accès à cette information indépendante sur internet : on peut en effet estimer que 10 % de la population a un accès direct à internet. Cette information va cependant se diffuser, du fait que les gens parlent entre eux, étendant ainsi la proportion de ceux qui vont in fine recueillir l’information vue sur internet, mais il s’agit d’une part privilégiée.

Quelles ont été les évolutions majeures dans le processus d’appropriation de la parole et des images, de l’information ?

Ça a été véritablement la révolution dans la révolution, surtout compte-tenu de la pression des média officiels. Certains ont notamment prétendu que les premières manifestations auxquelles on assistait étaient tournées dans des studios d’Al-Jazzera ! Le premier acte, après sortir manifester, était donc de montrer que ces protestations étaient réelles. Le premier geste résistant accompli par des jeunes a été de sortir leur téléphone portable pour filmer ou photographier, en donnant de plus en plus d’informations (lieu, date, combien de personnes et pas seulement des images brutes). Le but n’était pas encore de médiatiser, mais de s’affirmer. Ensuite, Internet a permis de diffuser l’information. Tous les jeunes se sont mis à la technologie pour filmer, puis mettre sur ordinateur, faire passer les images, ce qui n’était pas toujours évident (des jeunes ont été arrêtés, torturés pour avoir pris des photos de manifestations). Ensuite, très vite, il y a eu un relai avec les Syriens expatriés qui ont continué le mouvement. Aidés par d’autres jeunes informaticiens sympathisants, ils ont aidé ces réseaux à se constituer. Et ainsi, très rapidement, peut-être un mois après le début de la révolution, des jeunes Syriens de l’extérieur ont été des relais et ont créé des plateformes pour relayer les images. Il y a eu une effervescence incroyable, malgré le caractère très artisanal des images. Le régime avait en effet expulsé les journalistes étrangers ou indépendants. Une semaine après les premières protestations importantes, les bureaux d’al-Jazzera ont été fermés, tout tournage a été interdit. Le régime continue à tourner des sortes de faux reportages dans les zones sous contrôle gouvernemental. La guerre médiatique est un instrument privilégié, parfois même plus puissant que les armes.

Quel est le rôle de ces « citoyens-reporter » ? D’où viennent-ils exactement ?

Ce sont des jeunes, qui ont été les premiers protestataires, organisés ou spontanés. Petit à petit, ils se sont regroupés ou se sont professionnalisés, et ont adapté - à la demande des médias internationaux - leur production. Ils sont devenus des correspondants. Dans chaque quartier, dans chaque localité, il s’est mis en oeuvre, avec le temps et surtout avec la création des groupes armés, un Media Center. Ces Media Center ont l’avantage d’avoir une liaison internet satellite, ce qui est crucial car l’objectif majeur est toujours de faire connaître et donc de sortir l’information. Ils ont constitué autour d’eux des groupes de citoyens-reporters qui pouvaient se relayer. Ces jeunes correspondants ont ainsi pris goût pour leur nouveau métier. Certains sont devenus porte-paroles, et des chaînes comme al-Jazeera ou al-Arabiya ont même fait des formations par Skype pour eux, via les Media Center. Au départ, ces jeunes étaient souvent aidés par des groupes ou des milieux d’opposition, civils ou armés. Par la suite, les chaines ont commencé à rémunérer certains, car cela devenait un vrai travail, et d’autant plus qu’ils ne pouvaient pas envoyer sur place leurs journalistes : ces civils syriens devenaient des intermédiaires fiables.

En ce qui concerne les formations, c’est la nécessité qui a enclenché le processus. L’idée a été de les former afin qu’ils donnent l’information essentielle plus directement, plus rapidement. Pour ce faire, des professionnels de différentes chaines les ont formés, même s’ils se sont également beaucoup formés sur le terrain. Pour ce qui est de la presse écrite, on a assisté à une multiplication des publications, de différents formats et de différentes qualités. Et là, des organismes européens ou américains de coopération média, qui ont l’habitude de ce genre d’intervention, ont monté des programmes de formation en bonne et due forme. La ville turque Gaziantep, la plus proche de la frontière, est notamment devenue un grand hub. De la sorte, toute la partie Nord de la Syrie étant sous contrôle révolutionnaire, y compris au niveau de la frontière, les jeunes peuvent sortir, faire cette formation, et revenir sur le terrain.

Comment s’organisent les médias maintenant que l’on est dans une sorte d’hypermédiatisation de la révolution ?

On est pour l’instant dans une surproduction globale. On m’a donné récemment le chiffre de 250 publications papier. Pour ce qui est des réseaux sociaux, le chiffre des 500 est atteint (création de pages Facebook, de groupes, de sites). Il y a aussi des dizaines de radio et quelques télévisions. D’un point de vue structurel, après maintenant presque trois ans de guerre, de nombreux jeunes se retrouvent sans emplois et sans ressource. Pour eux, l’information est devenue un moyen de gagner leur vie. Ils créent ainsi de véritables projets. Dans ce contexte, un nouveau problème est apparu : l’offre est nettement plus importante que la demande, ce qui a un certain nombre de conséquences. Lorsque les journalistes étrangers pouvaient encore se rendre en Syrie, ces jeunes devenaient fixeurs (c’est le terme pour les traducteurs/passeurs qui aident les journalistes étrangers) et traducteurs, les accompagnant et les mettant en contact avec des gens. Certains d’entre eux m’ont raconté que les reporters voulaient voir surtout des jihadistes, ce qui donnait des situations où pour trois jihadistes il y avait trente journalistes. Leur problème est surtout qu’ils doivent faire face à une demande importante de la part de la presse arabe ou internationale, une demande de sujets un peu choc, et qu’ils n’ont pas forcément l’opportunité de proposer des sujets. Les médias internationaux recherchent en règle générale nettement plus les scènes spectaculaires. Et maintenant aussi, les citoyens-reporters, pour vendre des images, savent que s’ils arrivent à prendre des images d’une manifestation ou une offensive d’Al-Nusra (groupe jihadiste), ils les vendront beaucoup mieux qu’un cliché d’un groupe d’enfants jouant sur le terrain vague après qu’une bombe soit tombée. Cette dérive médiatique sur les extrémistes a été tout à fait dévastatrice pour l’image de la révolution syrienne.

Pour conclure sur cette question, il est certain que toutes les sources syriennes restent un point d’interrogations légitime de la part des média internationaux qui les recueillent. Le fait que plus aucun journaliste ou médecin étranger n’ait accès à la Syrie a bien sûr beaucoup changé la donne. Les seules données auxquelles il est possible d’avoir accès sont aussi le produit d’activistes, de groupes d’opposition, et sont nécessairement orientées vers le combat contre le régime de Bachar al-Assad, même si ces données sont sérieuses. Ces citoyens-reporters ne peuvent pas avoir la même crédibilité que des reporters Occidentaux.

Au niveau de la réception au sein de la société syrienne, y a-t-il une distance critique face à l’information ?

J’ai trouvé qu’il y avait une très grande connaissance, une très bonne intuition de l’information. La population a été confrontée à de nombreux types de propagande, qu’elle soit gouvernementale, d’opposition, jihadistes etc, et a souvent une juste perception des choses. L’attitude la plus répandue est le scepticisme. Celui-ci nait d’un sentiment de manipulation de la part des médias qui ont perdu tout crédibilité. J’ai très souvent entendu la question : mais qui finance ? Ce qui revient à demander qui est le commanditaire politique. La catégorie de média indépendant n’est pas du tout encore installée dans l’opinion. En dépit de ce scepticisme, la population suit toutes les nouvelles afin de connaître les positions des uns et des autres : par exemple, les milieux d’opposition regardent les chaînes du régime, les différentes chaînes d’opposition, les chaînes internationales pour savoir comment on les perçoit. Cela donne une pluralité presque excessive, mais qui était complètement absente du paysage syrien auparavant. On assiste cependant à un manque de crédibilité généralisé. Il faudra sans doute beaucoup de temps pour réinstaller un système médiatique stable, avec une information indépendante et qui puisse mettre les gens en confiance, en leur donnant avant tout des faits.

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