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Entretien avec Fabrice Balanche – Où en est la situation en Syrie ?
Article publié le 14/01/2015

Propos recueillis par Olivier de Trogoff

Fabrice Balanche est maître de conférences à l’Université Lyon 2 et directeur du Groupe de Recherches et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient.

Agrégé et docteur en Géographie, il a fait un premier séjour au Moyen-Orient en 1990. Depuis il a vécu une dizaine d’années entre la Syrie et le Liban, terrains privilégiés de ses recherches en géographie politique. Il a publié en 2006 un ouvrage sur la Syrie contemporaine : La région alaouite et le pouvoir syrien dans lequel il analyse le clientélisme politique qui structure le régime baathiste. Son dernier ouvrage : Atlas du Proche-Orient arabe présente les traits communs et la diversité du Proche-Orient arabe (Syrie, Liban, Jordanie et Palestine) contemporain.

Quelle est la situation sur le plan militaire en Syrie ?

Le régime avance à certains endroits, comme à Alep où l’armée encercle les quartiers rebelles comme elle l’a fait à Homs. La population locale est passée de 1 million à 100 000. Le but de l’armée était de bombarder la ville avec des barils de TNT pour faire fuir la population et isoler les rebelles.

Dans la zone tenue par le régime, quelques poches rebelles ont été détruites cette année. L’armée tente de sécuriser ce territoire et de repousser les rebelles loin de Damas, qui ne semble plus menacée, comme elle l’a été ces dernières années. Mais au sud, les rebelles d’al-Nosra sont assez puissants et font des incursions au Liban à partir de Hermon. Ils essaient de déborder sur la Bekka, et ont pris des militaires libanais en otage à Ersal, qu’ils exécutent régulièrement afin de diviser la population libanaise et de déstabiliser le pays.

Mais il semble que le régime ne soit pas en mesure de reprendre les territoires perdus dans le reste du pays. Tout le nord de la Syrie est en effet aux mains de l’opposition, sauf les villes d’Idlep et d’Alep-ouest, ainsi que les cantons kurdes, comme Kobané. Ces derniers sont encore aux mains des Peshmergas grâce aux frappes aériennes américaines. Sachant que les 300 000 habitants kurdes de la région sont partis et vu l’hostilité de la Turquie voisine, on ne voit pas comment ils pourront tenir à terme.

L’Arabie saoudite et la Turquie, qui finançaient jusqu’alors l’Etat islamique (EI), soutiennent dorénavant le front al-Nosra, sous la pression des Etats-Unis et ce depuis l’exécution des journalistes américains. Al-Nosra devient donc la principale force d’opposition au régime avec l’Etat islamique, après l’élimination en novembre dernier du front des révolutionnaires de Syrie qui rassemblait les restes de l’ASL. Le front al-Nosra a réussi à rassembler plusieurs petits groupes fondamentalistes, mais qui ne dépendent pas d’al-Qaïda, comme Ahrar al-Sham. Ils ont pris la base militaire de Wadi Deif au nord de Hama. On s’aperçoit en fait que le régime est en train de perdre plusieurs bases isolées qu’il contrôlait encore dans les campagnes sous contrôle des rebelles.

Durant l’hiver 2013-2014, il y a eu plusieurs combats entre les groupes d’opposition. A cette époque, l’Etat islamique a dû fuir de la région d’Alep et a chassé les autres groupes rebelles de Deir ez-Zor et de Rakka avec qui il partageait le territoire. L’EI a relancé l’offensive au printemps 2014, s’emparant d’Azaz au nord d’Alep et se trouve maintenant à 20km à l’est d’Alep. A l’automne, le front al-Nosra a attaqué les groupes rebelles et les ont éliminés, forçant les autres groupes à les rejoindre.

L’EI et al-Nosra forment donc deux coalitions de groupes combattants et claniques. La grande interrogation concerne l’entrée en confrontation de ces deux groupes. Aujourd’hui, l’EI est à l’est d’Alep et al-Nosra à l’ouest de la ville ainsi qu’au sud de la Syrie, ils ne s’affrontent pas pour l’instant. Il faut savoir que l’EI est exposé aux frappes aériennes américaines et qu’al-Nosra bénéficie désormais de l’aide de la Turquie.

Les deux grands enjeux du conflit pour cet hiver sont la reprise ou non d’Alep par le régime ainsi que la possibilité d’une alliance ou de confrontations entre les deux groupes djihadistes.

Quel est le discours du pouvoir syrien face à la situation en Syrie ?

Pour le régime, la révolte est due à une manipulation de l’étranger, il ne reconnaît pas ses erreurs de gestion du pays avant la révolution. Mais quand Bachar al-Assad a déclaré : « Voulez-vous faire de la Syrie un nouvel Afghanistan ? », il avait raison. Il était prévisible que l’on passe rapidement à une révolte violente et que l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar étaient prêts à intervenir dans le conflit en soutenant les combattants islamistes.

Que souhaite finalement la population syrienne dans l’état actuel des choses ?

La population syrienne aspire à la paix et au retour de la sécurité et s’accommodera très bien du régime en place, pour ceux qui vivent dans la zone tenue pour le régime. Les Syriens vivant dans le territoire occupé par l’Etat islamique peuvent aussi s’accommoder de la situation, car leur mode vie antérieur à la révolution n’est pas très différent de celui imposé par l’EI, à part l’interdiction de fumer. Le groupe djihadiste est d’ailleurs revenu sur cette interdiction en arrêtant de faire usage de violence. Dans les régions concernées, le taux d’analphabétisme est très élevé, le taux de fécondité est de 8 enfants par femme et les mariages de jeunes filles fréquents. Ce mode de vie est relativement proche de celui prôné par l’EI.
Dans les zones de combat entre les différentes milices, la situation des civils est très difficile, la plupart d’entre fuient les combats.
Dans les camps de réfugiés, certains attendent de pouvoir rentrer chez eux. D’autres sont sur la liste rouge du régime et ne pourront jamais rentrer en Syrie, tant que Bachar al-Assad restera au pouvoir.

En quoi la montée en puissance de l’Etat islamique a-t-elle fait évoluer la situation en Syrie ?

L’Etat islamique a été contenu et ne progresse plus. Mais il n’est pas en danger, bien au contraire. Les frappes américaines ont renforcé l’EI sur le plan symbolique. Tous les ennemis des Etats-Unis sont devenus les amis de l’Etat islamique. Les autres groupes rebelles qui combattaient l’Etat islamique auparavant ne peuvent plus le faire, car cela signifierait qu’ils sont les alliés objectifs des Etats-Unis et donc d’Israël, voire de Bachar al-Assad. En égorgeant publiquement les otages américains, les islamistes de l’Etat islamique cherchaient à devenir l’ennemi public n°1 des Etats-Unis, et obtenir une légitimité nouvelle. En Syrie, les Américains ne peuvent pas compter sur aucune force armée au sol. La seule force armée sur laquelle ils pourraient compter est l’armée de Bachar al-Assad est la seule à pouvoir lutter efficacement contre les groupes armés d’opposition, mais dans l’état actuel des choses un changement d’alliance est impensable. L’Etat islamique est en outre parvenu à créer des alliances matrimoniales avec les tribus sunnites en Syrie et en Irak et peut ainsi compter sur leur soutien. Il peut donc prospérer sans problème en Syrie et en Irak.

En quoi la montée en puissance de l’EI a-t-elle fait évoluer la perception de la diplomatie occidentale et régionale sur le régime de Bachar al-Assad ?

Les Américains étaient jusqu’alors dans une logique de désengagement au Moyen-Orient et ne veulent rester présent dans la région que pour préserver les marchés du Golfe et défendre Israël. Or, Barack Obama est aujourd’hui obligé de revenir en Irak. Il y a aujourd’hui 3 000 conseillers américains en Irak, et ils seront très probablement prochainement suivis de troupes combattantes au sol. La diplomatie américaine ne veut pas laisser les Iraniens intervenir seuls dans la région. L’Iran a en effet envoyé des armes, des conseillers militaires et des combattants dès la prise de Mossoul en juin 2014 par l’Etat islamique. Les Américains veulent éviter que l’Irak ne bascule sous influence iranienne, et vont donc être obligés de revenir sur place. Il est possible que les Etats-Unis acceptent d’intervenir et demandent en contre partie à l’Arabie saoudite de ne pas diminuer sa production pétrolière, ce qui fait actuellement chuter les cours du pétrole, et affaiblit considérablement la Russie : on le voit avec la forte de baisse de valeur du rouble actuellement. L’affaiblissement de l’influence russe reste l’objectif numéro un des Américains dans la région.

La politique étrangère française semble aujourd’hui être au service de la machine électorale du Parti Socialiste. On l’a vu avec le soutien à la révolution syrienne au début de la crise ou encore avec la reconnaissance de la Palestine, qui a pour but de séduire une partie ciblée de l’électorat français.
La politique extérieure de la France n’a de toute façon plus les moyens de ses ambitions, notamment en ce qui concerne ses ambitions commerciales dans la région. Ainsi, la France se vante d’un contrat de 3 milliards de dollars conclu avec l’armée libanaise tandis que l’Arabie saoudite vient d’acheter pour 60 milliards de dollars d’avions F16 aux Etats-Unis.

L’approche européenne est plus rationnelle. Les pays européens ont été plus réalistes durant l’affaire syrienne que la France, et se sont moins engagés en faveur de l’opposition. Les différents pays européens vont recommencer à envoyer des chargés d’affaire à Damas à partir du mois de janvier 2015. Ils se rendent compte qu’avoir fermé les ambassades était une erreur, car ils n’ont plus d’informations sur la situation en Syrie et ne peuvent plus négocier et donc influencer le régime en place. Pour que la France fasse de même, il faudra attendre le changement de gouvernement en 2017 pour reprendre contact avec le pouvoir syrien.
Dans le même temps, ils accueillent bien plus facilement les réfugiés syriens sur leur sol. L’Allemagne en accueille 50 000, contre 1 000 pour la France. Début décembre, L’UNHCR a annoncé qu’il ne pourrait plus venir en aide aux réfugiés syriens par manque d’argent. L’Union européenne a débloqué 170 millions d’euros en urgence pour éviter la catastrophe humanitaire. Plus de 80% de l’aide humanitaire à destination des réfugiés syriens provient de l’Europe et des Etats-Unis.

Les principales inquiétudes de l’Europe en Syrie concernent la situation humanitaire, la poursuite des combats, les risques de contagion dans la région et la propagation du terrorisme sur son territoire.

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