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Compte rendu de la revue Orients stratégiques, « Les frontières dans le monde arabe. Quels enjeux de pouvoirs aux marges des Etats ? »
Article publié le 15/12/2016

Compte rendu de Oriane Huchon

« Au-delà de leur acceptation comme marqueurs juridiques de la souveraineté, les frontières apparaissent davantage comme des processus ». Ce propos en 4e de couverture invite le lecteur à ouvrir la revue Orients stratégiques du mois de novembre 2016 et à réfléchir avec les contributeurs à ce que sont aujourd’hui les frontières, à l’heure de leur remise en cause par de nombreux acteurs. Sous la direction de Daniel Meier, docteur en sociologie politique travaillant sur les questions de frontières au Moyen-Orient en général et au Liban en particulier, la revue s’articule autour d’une introduction et de dix réflexions sur la notion de frontière dans des champs disciplinaires variés (géographie, sociologie, histoire, relations internationales, géopolitique…).

En introduction, Daniel Meier contredit l’idée selon laquelle les accords Sykes-Picot (1916) ont façonné le Proche-Orient contemporain. L’établissement des frontières et des Etats (Syrie, Liban, Irak, Transjordanie, Palestine) a été un processus long, et les tracés des frontières actuelles sont assez différents de ceux prévus par les accords Sykes-Picot. L’auteur définit ensuite la notion de frontière : « Les frontières apparaissent ainsi comme des entités beaucoup plus complexes que de simples marqueurs juridiques de la souveraineté. […] Elles apparaissent davantage comme des révélateurs de dynamiques locales, régionales ou globales. […] Il s’agit d’une articulation entre identités (sociales, politiques, communautaires, tribales, etc.) et espaces. » La diversité des champs disciplinaires évoqués dans la revue s’imposait donc pour étudier cette problématique à la confluence de nombreuses approches universitaires.

Cette définition de la frontière est illustrée par dix études de cas. Les chercheurs ayant contribué à cette revue sont Pierre Berthelot, David Rigoulet-Roze, Richard Schofield, Jordi Tejel, Ali Bensâad, Taher Dhifallah, Sami Ben Fguira, Dima Alsajdeya, Clémence Lehec et Ata Ayati. Différentes frontières ou régions frontalières ont été étudiées. Toutes présentent cette double dimension géographique multiscalaire (local, régional, international) d’une part, et identitaire d’autre part (ethnicité, religion, politique…) qu’introduit Daniel Meier. L’objectif de cet article n’est pas de faire un compte rendu exhaustif de la revue, mais de proposer un focus sur trois articles, en ce qu’ils présentent différents enjeux liés à la notion de frontière et de territorialité.

Pierre Berthelot, « L’enjeu hydrique dans la délimitation de la frontière nord de la Palestine mandataire »

Pierre Berthelot, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS), s’est intéressé à la problématique des ressources hydriques et à leur influence sur la délimitation de la frontière nord de la Palestine mandataire et d’Israël. Il rappelle tout d’abord la parenté entre les mots « front » et « frontière », adjectif féminin qui lui est associé. Il y a donc étymologiquement et sémantiquement une connotation militaire attachée à la notion de frontière.
L’auteur décrit ensuite l’histoire de l’établissement de la frontière entre la Palestine mandataire/Israël et le sud-Liban en s’intéressant à la place prépondérante des ressources en eau dans les négociations et pour le projet sioniste, pour lequel la dimension symbolique occupe une part importante : c’est la « Palestine biblique » qui doit être retrouvée. Les différents acteurs des négociations (Britanniques, Français, Sionistes, Arabes) sont présentés, ainsi que le rôle central des puissances mandataires dans la création d’Israël. L’évolution des positions des protagonistes à partir de 1916 est détaillée, en particulier celles des sionistes. Ainsi, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël, ceux-ci ont revendiqué un plus grand accès à des territoires à fortes ressources. S’estimant tout d’abord floués par les puissances mandataires qui se seraient arrogées les principales ressources en eau (Litani au Liban, Euphrate et Oronte en Syrie…), les sionistes ont ensuite été confrontés à la difficulté de construire le Yishouv (l’implantation juive en terre d’Israël) économiquement et démographiquement. Afin d’accomplir le Yishouv, ils avaient besoin d’importantes ressources en eau. Les sionistes puis les Israéliens ont par conséquent, depuis le début du projet sioniste, toujours souhaité acquérir plus de terres à fort potentiel hydraulique, conduisant parfois à la confusion entre hydrologie et politique.

La conclusion développe les trois étapes du processus de détermination d’une frontière :
- Allocation : fait d’attribuer une partie d’un territoire à un Etat ;
- Délimitation : description d’une frontière dans un document écrit ;
- Démarcation : bornage au niveau du sol.

La guerre des Six jours a permis à Israël de « promouvoir de façon durable un véritable hydro-hégémonisme régional ». Entre Israël et le Liban, seule la première étape a été réalisée d’un point de vue juridique avec la « Ligne Bleue » établie par l’ONU en 2000 après le retrait des troupes israéliennes. Cet article démontre l’importance des arguments et des représentations émotionnels et symboliques dans l’établissement d’une frontière, processus « établi progressivement, jamais totalement définitif ».

David Rigoulet-Roze, « La frontière saoudo-yéménite, une conflictualité renouvelée »

David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef d’Orients stratégiques, docteur en Sciences politiques, enseignant et chercheur, ainsi que consultant en relations internationales., explique par l’histoire le conflit actuel entre le Yémen et l’Arabie saoudite. En 1926, l’Arabie saoudite conquiert trois régions yéménites, l’Asir, le Jizan et le Najran, et les annexe par l’accord de Taëf de 1934. Le traité de Djeddah (2000) devait résoudre le contentieux frontalier existant entre les deux pays depuis cette annexion, en précisant le tracé de la frontière. Mais l’Arabie saoudite s’est toujours montrée méfiante vis-à-vis des tribus sudistes d’obédience chiite ismaélienne habitant dans les régions annexées, qu’elle soupçonne de connivence avec les populations chiites zaïdites du Yémen. En mars 2015, l’Arabie saoudite lance une campagne militaire aérienne au Yémen nommée « Tempête décisive », officiellement pour soutenir le président de la transition yéménite réfugié en Arabie saoudite en raison de la pression militaire de la milice houthie (chiite zaïdite). Les deux parties belligérantes subissent de nombreuses pertes et il s’agit aujourd’hui d’une véritable guerre. En conséquence, Riyad a relancé la construction d’un mur frontalier de 1800 km afin d’empêcher les incursions houthies sur son territoire. Ce conflit actuel réveille l’ancien conflit frontalier, puisque les milices houthies ont déclaré en 2015 que les accords de Taëf de 1934 étaient « nuls et non avenus », et que « les provinces saoudiennes de Najran, de l’Asir et de Jizan seront ré-annexées [par le Yémen] ». Certains groupes armés se sont soulevés dans les trois provinces annexées et ont déclaré leur allégeance à la milice houthie yéménite.

Après cette mise en perspective historique éclairante, David Rigoulet-Roze se demande si la situation géopolitique aux marges méridionales du royaume saoudien pourrait remettre en cause la stabilité interne et la souveraineté de celui-ci. Il achève son article avec une mise en perspective géopolitique régionale, expliquant que le conflit frontalier entre le Yémen et l’Arabie saoudite ne saurait trouver de résolution sans la résolution du conflit irano-saoudien, responsable du blocage des négociations entre le Yémen et l’Arabie saoudite.

Ali Bensâad, « Crise de l’Etat, territorialités et fragmentations politiques en Libye dans le cadre des révolutions tunisiennes et libyennes »

Le chercheur du CNRS Ali Bensâad, spécialiste de la géographie du Maghreb, s’intéresse plus au territoire qu’à la frontière. Il propose un portrait de la fragmentation extrême de la Libye depuis la chute de Kadhafi en 2012. La remise en cause de l’Etat libyen a été poussée à l’extrême, et l’Etat a perdu son assise territoriale. En Libye aujourd’hui, de larges zones échappent à tout pouvoir et sont le théâtre d’importantes déstabilisations. L’auteur décrit comment les pouvoirs locaux ont morcelé le territoire en une multitude de « localismes » et par conséquent détruit le fait national. En parallèle, la résurgence de revendications identitaires accentue la fragmentation. Ces localismes s’insèrent dans des groupes internationaux, à l’instar de l’OEI, dans le but d’accroître leur légitimité locale, ce qui accentue les conflits territoriaux.

Une comparaison avec la Tunisie est menée. L’auteur rappelle que la Tunisie s’est construite dans une lutte fratricide entre les partisans de Bourguiba et ceux de Ben Youssef ; ce qui va à l’encontre de l’idée reçue d’une construction stable et occidentalisée de l’Etat tunisien. Les fractures territoriales, en Tunisie comme en Libye, ont joué un rôle central dans la construction de l’Etat et dans les révolutions de 2011-2012. D’ailleurs, « plusieurs années avant la chute du régime [libyen], les affrontements [tribaux] étaient fréquents dans les mêmes régions [qu’aujourd’hui] et opposaient les mêmes protagonistes ». Le chercheur souligne que le régime de Kadhafi a lui-même orchestré les luttes entre communautés, ce qui a causé une accumulation de mécontentements, « facteur important de fissuration de l’édifice autoritaire ». L’Etat libyen de Kadhafi s’est construit sur une opposition entre la Cyrénaïque, la Tripolitaine et, dans une moindre mesure, le Fezzan. C’est cette fracture régionale qui a servi de terreau à la contestation politique et sociale.

Ali Bensâad se penche finalement sur la question de la résurgence de la tribu et du « tribalisme » en Libye. Selon lui, « loin d’être une résurgence archaïque, le « tribalisme » est reconstruit comme forme moderne de solidarité et de clientélisme ». La forte urbanisation de la population (86% de la population depuis 2004) et la transition démographique démontrent un affranchissement de la « logique tribale » en matière de reproduction et de mode de vie. C’est en raison de l’incertitude qui caractérise la Libye actuelle que les individus se replient vers leurs origines communautaires. Cette dynamique serait toutefois un « garde-fou contre les possibilités d’extension de la guerre civile » et « une sorte d’antidote à l’extrémisme », parce qu’elle « prémunit contre les abstractions propices aux glissements totalitaires ». Ainsi, le « localisme » serait intrinsèque à la société libyenne et, s’il ne peut se substituer à l’Etat, il doit néanmoins en faire partie de façon inhérente.

Daniel Meier (dir.), Stratégiques Orients, « Les frontières dans le monde arabe. Quels enjeux de pouvoirs aux marges des Etats ? », L’Harmattan, vol.4, novembre 2016, Paris, 188 p.

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