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Aymeric Chauprade, Chronique du choc des civilisations
Article publié le 04/02/2014

Compte rendu de Sixtine de Thé

L’ouvrage du géopoliticien français Aymeric Chauprade est initialement sorti en 2009. En novembre 2013, une troisième édition revue et augmentée est publiée, qui se propose de chroniquer les causes des soubresauts du monde contemporain et se présente à cet effet comme un atlas, illustré de nombreuses illustrations et cartes.

Plusieurs thèmes sont analysés : défis démographiques, guerres du pétrole, guerres de l’eau, dessins de frontières nouvelles et distributions de pouvoirs. Pour ce faire, l’auteur a choisi un prisme particulier, s’inscrivant dans la lignée d’un Braudel, d’un Huntington bien sûr ou d’un Spengler (Déclin de l’Occident), quand bien même sa position se dessine selon des postures plus singulières : ce qui l’intéresse est une lecture événementielle où les grandes batailles de l’humanité sont les points de repère de ce prisme qu’est la « civilisation ». Une civilisation serait donc un univers mental, au-delà de ses grandes figures, de son économie etc. Aymeric Chauprade part ainsi du constat d’un monde marqué par la redistribution de la puissance entre les civilisations, processus qui s’inscrit sur un temps long. « Faire la chronique du choc des civilisations, c’est montrer que la succession des événements s’inscrit le plus souvent dans des permanences historiques. » Décrivant une sorte de nouvel ordre mondial qui serait celui d’une guerre globale, il décrit une Europe confrontée à trois défis violents : le réveil d’un Islam radical, l’utopie mondialiste américaine, la volonté de revanche de l’Asie. Si le monde d’aujourd’hui ressemble à ce qu’il décrit, c’est surtout après les attaques du 11 septembre 2001, nouveau mythe fondateur du choc des civilisations. Sa lecture de cet événement est qu’auprès des populations occidentales, les Etats-Unis se sont vus dotés d’un « crédit de représailles pratiquement infini. » Plusieurs interprétations en découlent, dont la thèse la plus répandue qui voudrait que ces événements soient le fait d’Al-Qaida : l’islamisme radical aurait ainsi remplacé le communisme. Ce serait la naissance d’une nouvelle bipolarité, entérinée par le système Bush de l’axe du Mal. Force est de constater, selon l’auteur, que ces événements ont accéléré la guerre entre les forces de l’unipolarité américaine et celles de la multipolarité à tous niveaux.

Le livre est subdivisé en plusieurs chapitres, eux-mêmes présentant un certain nombre de problématiques liées à ces divers chocs, ces diverses civilisations. Le premier s’intitule « Islam versus Occident » et fait état d’un Occident empêtré dans cette ère post-11 septembre, entre guerre totale contre l’axe du Mal et tentative de contrôle des ressources énergétiques du Moyen-Orient. L’auteur décrit le djihadiste, avec les vagues d’attentats, et l’existence depuis 2004 de réseaux islamistes en Europe. Il s’interroge sur l’idéologie politique de l’Islam qui serait liée au rêve d’une unité de l’Islam, mais qui se voit confrontée aujourd’hui à des fractures aussi bien politiques que confessionnelles. Cette réalité va à l’encontre du lieu commun qui stipulerait l’existence d’un bloc musulman fondamentalement opposé à d’autres « blocs » de civilisations. Mais la définition de l’islamisme s’ancre justement sur le rêve d’une cause supérieure, d’une unification possible et ainsi la mise en place d’une « logique globale simplificatrice qui s’approprie (…) toutes les blessures locales. »

Concernant les rapports des Etats-Unis et le Moyen-Orient, dans un point intitulé « Pourquoi George W. Bush voulait tuer Saddam Hussein ? », il explique comment la lutte contre le terrorisme et le démantèlement d’un prétendu arsenal d’armes de destruction massive s’organisait en réalité autour de la volonté de contrôler les réserves pétrolières du Moyen-Orient et d’assurer la survie d’Israël. Concernant le premier argument, l’auteur considère que l’interventionnisme américain s’explique surtout par sa volonté de maintenir son leadership pour le XXIe siècle et de veiller ainsi à la dépendance énergétique de son rival chinois. Pour ce qui est d’Israël, il estime que Saddam Hussein était le dernier tenant d’un nationalisme arabe à la Nasser, incompatible avec l’existence d’Israël au Proche-Orient, thèse qu’il reprendra souvent dans ses analyses. « Glissement du nouvel Irak vers la Russie ? » interroge le nouveau pouvoir chiite oligarchique post-Saddam Hussein (qui assurait explique l’unité du pays) : l’insécurité et les dangers communautaires règnent. L’Irak serait devenu un grand marché américain, puisqu’entre 2003 et 2010 les entreprises civiles américaines ont obtenu plus de 250 milliards de dollars de marché (pour seulement 77 milliards de PNB irakien en 2009). Son interprétation du phénomène est que les Etats-Unis ont su privatiser la guerre, en continuant les conflits puisque « ces intérêts privés ont intérêt à entretenir le feu qu’ils sont chargé d’éteindre. »

Plus à l’Ouest, la Turquie et le débat de son entrée dans l’Union européenne sont évoqués. Pour l’auteur, ce cas cristalliserait la préoccupation de ce XXIe siècle : l’enjeu identitaire. Ainsi, l’histoire de la Turquie et de l’Europe, dont la confrontation remonte à de nombreux siècles, pourrait s’interpréter comme un choc ethnique et religieux, une irréductibilité de logiques, dans un contexte de prise de conscience de l’identité européenne. La question de l’islamisme pourrait se lire selon une logique similaire de choc, de rejet. Ce qu’il appelle « l’islam humilié », à savoir notamment la mise en place de mandats au Proche-Orient par la France et le Royaume-Uni ou la « Nakba » (littéralement la « catastrophe », création de l’Etat d’Israël), serait le fruit de l’opposition de l’Occident et des Etats-Unis aux nationalismes arabes et aux régimes laïques et modernisateurs du Proche-Orient et qui ont favorisé l’émergence d’un islamisme politique, mêlé selon lui à la nostalgie d’un âge d’or révolu, celui d’une « oumma » (nation musulmane).

Dans la partie consacrée à l’Afghanistan, ce pays est décrit comme étant « au cœur du grand jeu eurasiatique ». Pris en tenaille entre divers jeux de puissance, sa place est en effet cruciale : il cristallise les intérêts rivaux de la Russie, de la Chine et des Etats-Unis, mais aussi de puissances régionales comme le Pakistan et l’Inde et est au cœur des intérêts des républiques musulmanes ex-soviétiques (Ouzbékistan, Kirghizstan et Turkménistan), et gangrené par le fondamentalisme sunnite. Avant que les Etats-Unis ne tentent d’éliminer les Talibans (qu’ils ont aidé à venir au pouvoir en 1997 à Kaboul avant de les déloger en 2001), on avait déjà une stratégie de radicalisation des mouvements extrémistes par l’ISI soutenu par la CIA pour un contrôle des hydrocarbures. Mais c’est surtout la production d’opium qui est au cœur du problème afghan. Entre 1975 et 1980, la production d’opium a en effet augmenté jusqu’à devenir la deuxième mondiale. A la fin des années 1990, le pays est le premier producteur d’opium du monde.

Concernant l’Iran, le pays est décrit comme étant le siège d’un enjeu de production énergétique et un enjeu routier lié au dernier. Depuis que l’Iran a quitté au début des années 1970 le Pacte de Bagdad signé en 1950 aux côtés de la Turquie, de l’Irak et du Pakistan, il devient la cible prioritaire des Etats-Unis. L’idée émerge en plus que, au-delà du problème stratégique des hydrocarbures (forte production, place géographique près de la Chine, population très nombreuse et très jeune, pétrole situé sur les zones où les Etats-Unis ont une influence stratégique potentielle, soutien aux causes nationalistes et islamiques qui en font un ennemi désigné d’Israël), « un Iran doté du nucléaire militaire serait un Iran sanctuarisé. »

Nouveau chapitre, autre choc : « Islam versus Judaïsme » fait état d’un Moyen-Orient où colonisation israélienne et radicalisation islamique se confrontent. L’auteur évoque plusieurs problématiques, tant historiques que d’actualité. Il analyse notamment que les revendications arabes, « longtemps soutenues par les idéologies nationalistes et laïques, ont été radicalisées par l’ascension de partis islamistes tels que le Hamas, qui a pris le dessus sur le vieux Fatah de Yasser Arafat en Palestine, ou au Liban le Hezbollah. (…) Les frontières d’Israël, telles qu’elles ont été reconnues par les Nations unies, n’ont cessé d’être repoussées, au gré des conquêtes militaires et d’une politique constante de colonisation. Les Palestiniens, quant à eux, n’ont jamais accepté le principe d’un Etat juif qui interdirait le « droit au retour » des exilés. Réfugiés dans les pays arabes voisins ou confinés dans des territoires réduits à la peau de chagrin, ils voient leur horizon s’obscurcir. Leur désespoir fait le lit du terrorisme. »

La question de Jérusalem, ville « trois fois sainte », est également évoquée, la ville étant devenue le théâtre symbolique des affrontements. Lieu saint des trois monothéismes (temple de Salomon, crucifixion du Christ et Dôme du Rocher qui est le troisième lieu Saint de l’Islam), elle devient ainsi le cœur des enjeux de pouvoir géostratégique : la Knesset (Parlement israélien) et le gouvernement israélien s’y installent en 1950 et la déclare capitale unifiée et capitale éternelle en 1980 ; l’ONU lui donne le statut de ville internationale en 1947 ; la communauté internationale ne reconnaît que Tel-Aviv comme capitale de l’Etat d’Israël, conformément au plan de partage voté par l’ONU ; le Hamas estime qu’Al Quds (Jérusalem) doit être entièrement reconquise.

Aymeric Chauprade rappelle également quelle a été l’évolution des relations entre les Etats-Unis et Israël. Il relate la rencontre de David Ben Gourion et des dirigeants sionistes américains et britanniques de 1942, rencontre entérinée en 1945 par la ligne favorable qu’adopte le président Truman envers le sionisme. Les deux puissances se rapprochent en 1950 avec la guerre de Corée, en 1965 avec l’affaire de Suez puis en 1967 lors de la guerre israélo-arabe. Dans un contexte de guerre froide où la Syrie et l’Egypte sont les alliés de Moscou, les Etats-Unis comprennent qu’ils ne peuvent affaiblir les Soviétiques au Moyen-Orient que dans la mesure où ils jouent un rôle de modérateur envers Israël aux yeux des Arabes. Les Accords de Camp David en 1978 poussent les Américains à essayer d’obtenir des Israéliens des concessions sur la question palestinienne. Mais la donne change en 1979 avec la révolution islamique en Iran : les Etats-Unis doivent dorénavant faire face à l’URSS et à l’Iran dans la région. Puis, « l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche ouvre aux Etats-Unis l’ère de la cohabitation entre un courant néoconservateur très pro-israélien et hostile à toute pression (Alexander Haig), et un courant républicain traditionnel possédant des intérêts pétroliers dans le Golfe et donc attentif aux Arabes. » Avec les attentats du 11 septembre 2001, la lutte contre l’islamisme international remplace celle contre l’URSS, Israël est conforté dans son rôle d’allié stratégique des Etats-Unis, d’autant plus que le Hamas a remplacé l’OLP. La montée en puissance du Hamas a favorisé une division bloquée. De plus, les Palestiniens risquent d’être de plus en plus pris dans la tenaille de l’axe chiite et des régimes sunnites.

Autre Etat où se joue depuis plusieurs décennies le conflit israélo-arabe, le Liban est décrit comme le pays où l’Arabie et l’Iran s’affrontent. Fragile dès sa construction par la France dans les années 1918-1920, il s’enlise dans quinze ans d’une guerre civile due en grande partie au « problème palestinien ». Les divisions confessionnelles fortes sont attisées et instrumentalisée par l’Arabie saoudite et l’Iran (Hezbollah), qui s’y livrent une guerre par délégation. Le parti fondamentaliste chiite de Hassan Nasrallah est en effet soutenu majoritairement par l’Iran mais aussi par la Syrie et est devenu, suite aux Accords de Taëf en 1989, puis avec le retrait des troupes israéliennes du Sud Liban en 2000, et par la guerre de 2006, le parti le plus puissant du Liban.

Le monde musulman est loin d’être homogène, et il se voit être le théâtre d’affrontements violents inter-religieux. L’opposition entre les sunnites et les chiites a éclaté au grand jour en Irak en 2003 après la chute du régime baasiste de Saddam Hussein. On le constate aujourd’hui dans le conflit syrien avec l’intervention d’un Hezbollah armé par l’Iran du côté de Bashar al-Assad, président alaouite (chiite) dans un pays très majoritairement sunnite. Mais d’autres fractures ethniques complètent le paysage : Turcs contre Kurdes, Kurdes contre Arabes, Arabes contre Perses. De plus, la plupart des Etats sont confrontés au terrorisme. Le poids du chiisme est un élément important dans le monde musulman : il trouve son origine dans la succession du prophète Mahomet, et son origine est plus politique que théologique puisque ceux que l’on allaient appeler les chiites refusèrent d’admettre la légitimité des califes omeyyades et abbassides. Mais aujourd’hui, le fait géopolitique majeur se situe en Iran et autour du Golfe arabo-persique, puisque 70% des populations des deux rives du Golfe sont chiites. Et depuis 1979, la République islamique d’Iran s’efforce de renforcer ses positions au Moyen-Orient en mobilisant les communautés chiites. En Irak, les chiites sont majoritaires depuis le VIIIe siècle, ils constituent 60% de la population pour 20% de sunnites au pouvoir : depuis la chute du régime de Saddam Hussein, une guerre confessionnelle sévit et a fait depuis 2003 plus de 112 0000 morts dans la population civile. Concernant la situation au Bahreïn, la majorité chiite a demandé lors du « printemps arabe » de 2011 des libertés démocratiques : or les monarchies du Golfe, sunnites, y ont opposé une répression brutale. Pour le cas de la Turquie islamiste, l’auteur interprète la politique du gouvernement Erdogan comme une forme de « néo-ottomanisme » : malgré sa volonté de puissance, elle a su ménager des liens avec l’OTAN et met en place une volonté d’adhérer à l’Union européenne. Son but à long terme : « être un sas incontournable entre l’Orient et l’Occident. » Devenu en effet membre du G20, 17e pays au rang économique du FMI, elle est en train de devenir un acteur géopolitique majeur de la multipolarité, et ce en revenant pas à pas sur son identité islamique, qu’Atatürk avait un peu effacée.

L’auteur fait également un point sur le « printemps des révolutions arabes », et distingue, à fin d’analyse, les pays que l’on peut qualifier d’Etats-Nations (unité nationale assez forte pour assumer un changement de régime) et les pays dont l’unité est liée à la nature du régime politique et à son rais (chef autoritaire), à l’instar de l’Irak. Pour l’Egypte, le pays semble selon l’auteur plus fracturé que jamais : entre l’élection à la présidence de la République de Mohamad Morsi et sa déposition par l’armé, les Frères musulmans ont voulu dominer seuls la scène politique en pensant que l’opposition n’aurait jamais la capacité de renverser le rapport de force par les urnes. « L’opposition n’avait alors d’autres choix que de favoriser une situation insurrectionnelle et de pousser l’armée à rompre son compromis avec les Frères musulmans. » Du côté de la Syrie, il pointe le fait que le pays est un passage stratégique pour l’acheminement des hydrocarbures et un immense réservoir de gaz, situation qui serait liée au conflit que mine le pays depuis 2011. De même que pour l’Irak, il propose une lecture confessionnelle du conflit syrien, où se rejouerait la guerre chiite-sunnite, dans un pays majoritairement sunnite (80%) dominé par un gouvernement alaouite (10%).

Aymeric Chauprade, Chronique du choc des civilisations, Chronique Editions, Paris, 2013.

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