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‘Abd al-Rahmân III (912-961), fondateur du califat omeyyade de Cordoue
Article publié le 04/10/2016

Par Delphine Froment

En 750, le calife omeyyade de Damas, Marwan II, est vaincu par les troupes abbassides lors de l’affrontement de la bataille du Grand Zab au nord de Mossoul, en Irak. Tentant de fuir, Marwan II est poursuivi jusqu’en Egypte où il est massacré avec toute sa famille : c’est la fin des Omeyyades de Damas, et le début du califat abbasside.
Cependant, un petit émirat omeyyade va renaître, en 756, à l’autre bout du Dâr al-Islâm, fondé par le prince ‘Abd al-Rahmân, qui a échappé au massacre et réussi à s’enfuir jusqu’en al-Andalus. Là, il a reçu le soutien des soldats syriens et de leurs descendants, restés après la conquête de la péninsule ibérique (711-721). Avec l’appui de cette force armée, ‘Abd al-Rahmân a petit à petit imposé son autorité en Al-Andalus et a fondé l’émirat omeyyade indépendant de Cordoue, devenant alors ‘Abd al-Rahmân Ier. S’il n’a pas repris pour lui-même le titre de calife et reconnaît implicitement ainsi l’unité du dâr al-islâm sunnite sous l’égide abbasside, dans les faits, l’émirat omeyyade de Cordoue ne reconnaît pas l’autorité du nouveau calife abbasside mis en place en 750.
Un peu moins de deux siècles plus tard, le jeune ‘Abd al-Rahmân III (912-961), descendant de ‘Abd al-Rahmân Ier, hérite d’un émirat de Cordoue en crise, en proie à des révoltes et à des guerres internes. Mettant fin à la fitna, il porte l’autorité de l’Etat omeyyade à son apogée. En effet, ‘Abd al-Rahmân III restaure progressivement l’autorité du pouvoir central, et parvient même, en 929, à proclamer un nouveau califat omeyyade à Cordoue, fondant ainsi le troisième califat du dâr al-islâm, rival des deux autres grands califats abbasside (à Bagdad) et fatimide (au Maghreb puis en Egypte).

Une autorité à réaffirmer sur un émirat en crise : les premières années de règne de ‘Abd al-Rahmân III (912-929)

L’Etat émiral omeyyade, dont la capitale a été fixée à Cordoue, s’est stabilisé dans le deuxième tiers du IXe siècle, en faisant de l’école établie en al-Andalus (le malikisme) sa doctrine religieuse officielle. Mais à partir des années 870, cet Etat entre dans une longue phase de crise et de décomposition, que les sources arabo-musulmanes désignent sous le terme de fitna. Cette fitna montre au grand jour les divisions à la fois religieuses et ethniques de la société omeyyade en al-Andalus. En effet, cette société se compose d’Arabes et de Berbères musulmans, assez minoritaires, de convertis (muwalladûn), et de non-musulmans (essentiellement des chrétiens). Or, ce sont les Arabes et les Berbères arrivés en al-Andalus lors de la conquête, et ayant participé à la fondation de l’émirat, et leurs descendants, qui monopolisent les rênes du pouvoir. Si les non-musulmans semblent assez en retrait du pouvoir, les muwalladûn se sentent quand à eux complètement écartés du pouvoir. Des poches de résistance au pouvoir central apparaissent à la fin du IXe siècle : de grands aristocrates arabes cherchent à regagner leur indépendance vis-à-vis de Cordoue, en se taillant de larges territoires sur lesquels l’autorité de l’émir n’est plus reconnue.

C’est dans ce contexte de révolte qu’arrive ‘Abd al-Rahmân III, quand il succède à son grand-père ‘Abd Allâh en 912. Lors des deux premières décennies de son règne, il reprend progressivement le contrôle de tous les territoires dissidents, en commençant par le bassin du Guadalquivir, et en progressant vers les périphéries de l’est et du nord. Bénéficiant sans doute d’une certaine lassitude des élites face à cette anarchie chronique, il fait également preuve d’énergie, s’appuyant sur un jund (armée de conscription) efficace, composé de tribus arabes cultivant une tradition guerrière et conservant une véritable expertise militaire depuis la fin de la conquête du VIIIe siècle.

En fin tacticien, ‘Abd al-Rahmân reprend les bastions un à un, prenant bien soin de maîtriser les espaces stratégiques : dans les zones rurales, pour éviter la formation de nouveaux bastions, son armée détruit les sites en hauteur, les paysans étant contraints à retourner dans les plaines. A mesure que la reconquête progresse, les provinces reçoivent des gouverneurs à la fidélité éprouvée, qui appartiennent à de grandes familles arabes traditionnellement fidèles au pouvoir omeyyade.

De nombreuses expéditions sont nécessaires pour soumettre les pouvoirs locaux (les villes andalouses tombent entre 913 et 916, al-Jilliqî qui tenait tout l’ouest de la Péninsule depuis 884 rend les armes en 929, Tolède est reprise en 932). L’autorité effective de l’émir est définitivement rétablie en 937 seulement, lorsque le jund s’empare de Saragosse, la grande place de la marche supérieure d’al-Andalus.

Mais c’est la prise du bastion de Bobastro, aux descendants du rebelle Ibn Hafsûn, qui, en 928, marque symboliquement la fin de la fitna. En mettant en place d’importants moyens de propagande autour de cette grande victoire, ‘Abd al-Rahmân parvient à réaffirmer définitivement son autorité sur la quasi-totalité du territoire d’al-Andalus.

Cette restauration progressive de l’autorité intérieure s’accompagne d’une énergique politique étrangère. Dès 916, ‘Abd al-Rahmân III reprend les expéditions de jihâd contre les royaumes chrétiens du nord, qui avaient été interrompues depuis 884. Il s’agit pour l’émir de montrer qu’il est capable de remplir un des devoirs fondamentaux du souverain : l’expédition annuelle de jihâd. L’émir intervient également au Maghreb, où il s’oppose à son grand rival, le nouveau califat chiite des Fatimides. Pour se faire, dans les années 920, ‘Abd al-Rahmân III s’allie aux tribus zénètes, ennemies naturelles des tribus sanhâja qui, eux, soutiennent les Fatimides (1), et cherche à se constituer un glacis pour le séparer des Fatimides au niveau de l’actuel Maroc : avec l’aide des tribus zénètes, il prend Mélilla en 927 et Ceuta en 931. La prise de Ceuta est une aubaine pour ‘Abd al-Rahmân III, puisqu’il s’agit de la ville au débouché nord de la route de l’or et des esclaves en provenance de l’Afrique subsaharienne.

La proclamation du califat en 929

Fort de ses succès tant à l’intérieur du territoire qu’à l’extérieur, ‘Abd al-Rahmân III proclame le califat omeyyade de Cordoue, imitant en cela ‘Ubayd Allâh qui, vingt ans plus tôt, avait proclamé à Kairouan le califat fatimide. Contrairement à son ancêtre ‘Abd al-Rahmân I qui n’avait pas remis en question l’unité du dâr al-islâm, ‘Abd al-Rahmân III rejette cette fois ouvertement l’autorité du califat de Bagdad, s’affirmant même comme l’égal du calife abbasside. En effet, il prend le titre de « Commandeur des croyants » (amîr al-lu’minîn), une prérogative réservée au calife, ainsi qu’un laqab, celui de al-Nasîr li-Dîni-llâh (« Celui qui fait triompher la religion de Dieu »), s’affichant ainsi comme le défenseur victorieux de l’islam.

Pour magnifier son pouvoir, ‘Abd al-Rahmân III entreprend en 936 la fondation d’une ville palatiale digne du califat, située à quelques kilomètres au nord de Cordoue : Madînat al-Zahrâ’ (« la ville brillante »). Dans ce nouveau cadre, le calife s’entoure d’une administration très développée et d’un cérémonial de cour particulièrement complexe, qui exalte sa majesté, et le coupe de son peuple. D’après Maribel Fierro, la construction de la ville palatiale n’est pas seulement marquée par la volonté de glorifier le calife face à ses sujets, mais aussi de rivaliser avec le califat fatimide voisin : en effet, en 921, le calife fatimide al-Mahdî inaugure sa nouvelle capitale, Mahdiyya. Ainsi, on voit à travers les constructions omeyyades et fatimides s’exprimer les rivalités politiques (2).
‘Abd al-Rahmân III fait également agrandir et embellir la grande mosquée de Cordoue, construite en 786-787, consolidant ses fondations et bâtissant un nouveau minaret. Encore aujourd’hui, la grande mosquée de Cordoue symbolise le mieux la splendeur des Omeyyades (le géographe al-Idrîsî la surnommait d’ailleurs « la perle de l’islam »).

‘Abd al-Rahmân achète également des esclaves blancs, razziés en Europe dans les royaumes chrétiens du nord ou plus loin, dans le monde slave : ces esclaves, à qui l’on donne le nom de saqâliba (« slave ») fournissent la domesticité du calife, l’administration civile et l’armée. De ce fait, les Arabes et les Berbères voient leur influence reculer, notamment dans l’armée, au profit de ces saqâliba.

Le tournant de Simancas en 939

Alors que le califat omeyyade atteint un âge d’or, le règne de ‘Abd al-Rahmân III connaît un tournant en 939, à l’occasion d’une expédition de jihâd dans le royaume de Leon, lors du désastre de Simancas. A la suite de cette terrible défaite qui est infligée à ses armées, ‘Abd al-Rahmân III préfère ne plus reprendre les offensives contre les royaumes chrétiens du Nord, et abandonne les expéditions annuelles de jihâd. Il s’en tient donc à stabiliser les zones de marche. Surtout, il décide de purger son armée, précipitant l’évolution de la composition ethnique de l’armée, puisque ce sont essentiellement les Arabes et les Berbères qui sont frappés par cette mesure.

Si la défaite de Simancas met un terme aux ambitions militaires du califat, tout du moins au nord du dâr al-islâm, les propagandistes de Cordoue s’activent à magnifier la puissance de la dynastie omeyyade. C’est ce que Gabriel Martinez-Gros a appelé « l’idéologie omeyyade » (3), consistant à affirmer que seuls les Omeyyades de Cordoue ont le droit de porter le titre de calife et de prétendre diriger l’ensemble de la communauté des croyants.

Jusqu’à sa mort, en 961, ‘Abd al-Rahmân III voit ainsi le califat prospérer et Cordoue devenir une capitale impériale florissante. Même le géographe Ibn Hawqal, pourtant hostile aux Omeyyades, fait l’éloge de la capitale cordouane lorsqu’il la visite au Xe siècle : « La plus grande ville d’al-Andalus est Cordoue, qui n’a pas son équivalent dans tout le Maghreb, pas plus qu’en haute Mésopotamie, en Syrie ou en Egypte, pour le chiffre de la population, l’étendue de sa superficie, le grand espace occupé par les marchés, la propreté des lieux, l’architecture des mosquées, le grand nombre des bains et des caravansérails. Cordoue n’est peut-être pas égale à l’une des deux moitiés de Bagdad, mais elle n’en est pas loin. » (La Configuration de la Terre, 977).

Ainsi, en quarante-huit ans de règne, ‘Abd al-Rahmân III a su faire d’un émirat en crise un califat extrêmement prospère, pouvant rivaliser avec les deux autres empires musulmans du Xe siècle, les califats abbasside et fatimide. L’âge d’or du califat omeyyade ne s’arrêtera cependant pas avec la mort de ce premier calife : il se poursuivra sous al-Hakam II, fils aîné de ‘Abd al-Rahmân III, et dont le règne rivalisera peut-être même en grandeur avec celui de son père.

Notes :

(1) Les zénètes (ou zanâta) et les sanhâja sont deux grandes confédérations de tribus berbères.
(2) Maribel Fierro, Abderrahman III y el califato omeya de Córdoba, San Sebastián, Nerea, 2011
(3) Gabriel Martinez-Gros, L’Idéologie omeyyade, Madrid, Casa de Velázquez, 1992.

Bibliographie :

- Cyrille Aillet, Emmanuelle Tixier, Eric Vallet (dirs.), Gouverner en Islam, Xe-XVe s., Paris, Atlande, 2014.
- Maribel Fierro, Al-Andalus : savoirs et échanges culturels, Aix-en-Provence, Edisud, 2001
- Pierre Guichard, Al-Andalus, 711-1492 : une histoire de l’Espagne musulmane, Paris, Hachette, 2001.
- Gabriel Martinez-Gros, L’Idéologie omeyyade, Madrid, Casa de Velázquez, 1992.

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